Partager l'article ! Chapitre 9. Port Angeles (part. 2): Je savais que pouvais me fier à elle en ce qui concernait mes secrets ; elle était total ...
Je savais que pouvais me fier à elle en ce qui concernait mes secrets ; elle était totalement digne de confiance. Mais je n’étais pas sûr que ces
secrets ne l'horrifient pas. Elle devrait être horrifiée. La vérité était horrible.
- Je ne sais pas si j’ai encore le choix, murmurai-je.
Je me souvins que je m’étais moquée d’elle une fois, la traitant de "particulièrement inattentive". L'offensant, si j’avais interprété ses expressions correctement. Eh bien, je
pouvais me faire pardonner désormais.
- J’avais tort – tu es bien meilleure observatrice que je ne le pensais.
Et même si elle ne semblait pas me croire, je le pensais vraiment. Elle ne ratait rien.
- Je pensais que tu avais toujours raison, dit-elle, souriant de sa propre blague.
- C’était le cas avant.
Avant je savais toujours ce que je faisais. Je savais toujours où j’allais. Et maintenant tout n’était que tumulte et chaos.
Pourtant je n’aurais échangé cela pour rien au monde. Je ne voulais pas d’une vie pleine de sens. Pas si le chaos me permettait d'être avec Bella.
- Je me suis trompé sur une autre chose te concernant, continuai-je, réglant mes comptes sur cet autre point. Tu n'es pas un aimant à accidents – ce mot n’est pas
assez fort pour toi. Tu es un aimant à problèmes. S'il y a quelque chose de dangereux dans un rayon de quinze kilomètres, c’est invariablement pour toi.
Pourquoi elle ? Qu’avait-elle fait pour mériter ça ?
Le visage de Bella redevint sérieux.
- Et tu te ranges dans cette catégorie ?
L'honnêteté était plus importante en ce qui concernait cette question qu'aucune autre.
- Assurément.
Ses yeux se plissèrent légèrement – pas de façon suspicieuse, juste bizarrement concernés. Elle tendit sa main à travers la table, lentement et délibérément. J'éloignai mes
mains d’un centimètre, mais elle ignora mon geste, déterminée à me toucher. Je retins ma respiration – pas à cause de son parfum cette fois, mais à cause de la soudaine tension environnante.
Peur. Ma peau allait la dégoûter. Elle partirait en courant.
Elle caressa légèrement ma main du bout des doigts. La chaleur de son geste délibéré ne ressemblait à aucune chose que je connaissais. C’était presque du plaisir à l’état pur.
Cela l’aurait été si je n’avais pas eu peur. Je regardai son visage tandis qu’elle sentait la fraîcheur et la dureté de ma peau, toujours incapable de respirer.
Un demi-sourire se dessina à la commissure de ses lèvres.
- Merci, dit-elle, plongeant son regard dans le mien. Ça fait deux fois maintenant.
Ses doux doigts se promenaient sur ma main, comme si elle trouvait cela plaisant.
Je lui répondis aussi détendu que possible.
- Essayons d’éviter une troisième occasion, d’accord ?
Elle grimaça avant d'acquiescer.
Je retirai mes mains des siennes. Aussi exquis que soit son toucher, je n’allais pas attendre que la magie de sa tolérance se transforme en dégoût. Je cachai mes mains sous la
table.
Je lus dans ses yeux ; malgré le silence de ses pensées, je pouvais percevoir sa confiance et ses questionnements. Je réalisai alors que je voulais répondre à ses questions. Pas
parce que je le lui devais. Pas parce que je voulais qu’elle ait confiance en moi.
Je voulais qu’elle me connaisse.
- Je t’ai suivie à Port Angeles, lui dis-je, les mots sortant trop vite pour que je puisse les contrôler.
Je savais le risque que je prenais en lui disant la vérité. A tout moment, son calme artificiel pourrait se changer en hystérie. Mais bizarrement, cela me fit simplement parler plus
vite.
- C’est la première fois que je m'évertue à garder une personne en vie, ce qui est beaucoup plus difficile que je le supposais. Sans doute parce qu’il s’agit de toi. Les gens
ordinaires, eux, ont l’air de traverser l'existence sans collectionner les catastrophes.
Je la regardai, attendant.
Elle sourit. Les commissures de ses lèvres se soulevèrent, et ses yeux chocolat se réchauffèrent. Je venais juste d’avouer que je la poursuivais, et elle souriait.
- N’as tu jamais songé que peut-être mon heure était venue la première fois, avec le van, et que tu avais influé sur le destin ? demanda-t-elle.
- Ce n’était pas la première fois, dis-je les yeux rivés sur la table bordeaux, les épaules courbées par la honte.
J’avais fait tomber mes défenses, la vérité s’échappait sans que je puisse la contrôler.
- La première c’était lorsque je t’ai rencontrée.
C’était la vérité, et cela me mettait en colère. J’étais comme une épée de Damoclès suspendue au dessus de sa tête. C’était comme si un sort injuste est cruel l’avait marquée
d’une croix pour que la mort vienne l’emporter et – jusqu'à ce que je me révèle un outil désobéissant – ce même sort continuait d'essayer de l'exécuter. J’essayai d’imaginer ce destin personnifié
- une dégoûtante sorcière jalouse, une harpie vengeresse.
Je voulais que quelque chose, quelqu’un soit responsable de cela – pour avoir quelque chose de concret à combattre. Quelque chose, n'importe quoi à détruire, pour que Bella soit
saine et sauve.
Bella était très silencieuse ; sa respiration s’était accélérée.
Je la regardai de nouveau, sachant que j’allais enfin voir la peur que j’attendais. Ne venais-je pas d’admettre à quel point j'avais été près de la tuer ? Plus que le van qui était
passé à quelques centimètres d’elle. Et pourtant, son visage était toujours aussi calme, ses yeux toujours emplis d'intérêt.
- Tu te souviens ?
Elle devait forcément s’en souvenir.
- Oui, dit elle, la voix grave. Ses yeux profonds semblaient parfaitement conscients. Elle savait. Elle savait que j'avais voulu la tuer.
Et elle ne criait pas ?
- Et pourtant tu es assise là, dis-je, lui faisant remarquer son inhérente contradiction.
- Et pourtant je suis assise là... à cause de toi.
Son expression passa à la curiosité, tandis qu’elle changeait de sujet.
- Parce que pour une raison que j’ignore, tu m’as trouvée...?
Une fois de plus j’arrivais à la limite de ses pensées protégées, ne pouvant les comprendre. Cela n’avait aucun sens pour moi. Comment pouvait-elle se préoccuper du reste avec la
sordide vérité juste devant ses yeux ?
Elle attendit, simplement curieuse. Sa peau était pâle, ce qui était naturel chez elle, mais toujours préoccupant. Son assiette était en face d’elle, elle n’y avait presque pas
touché. Si je devais continuer à lui en dire trop, il lui faudrait tout un buffet pour encaisser le choc.
Je posai mes conditions.
- Tu manges, j’explique.
Elle y réfléchit pendant une demi-seconde, puis fourra un ravioli dans sa bouche à une vitesse incroyable. Elle attendait mes réponses plus que ses yeux ne le laissaient
voir.
- Ça a été plus difficile que prévu – de te suivre à la trace, lui dis-je. D’habitude, je trouve les gens facilement, une fois que j’ai lu leurs pensées
auparavant.
Je regardai son visage attentivement tandis que je lui disais cela. Deviner était une chose, voir ses suppositions confirmées en était une autre.
Elle ne bougeait pas, les yeux grands ouverts. Je sentis mes dents grincer tandis que j’attendais sa panique.
Elle ne fit que cligner des yeux, une fois, avala bruyamment, puis enfourna une autre bouchée. Elle voulait que je continue.
- Je gardais l’œil sur Jessica, continuai-je, guettant l’effet de chacun de mes mots sur elle. Pas très attentivement cependant – comme je te l’ai dit, toi seule
pouvais te fourrer dans des ennuis à Port Angeles...
Je ne pus m’empêcher d’ajouter ça. Réalisait-elle que les autres vies humaines n’était pas étroitement liées à tant d'expériences potentiellement mortelles, ou se pensait-elle tout à
fait normale ? Elle était la chose la plus éloignée de la normalité que j'eusse jamais rencontrée.
- Au début je n’ai pas remarqué que tu étais partie de ton côté. Quand j’ai réalisé que tu n’étais plus avec elle, je t’ai cherchée à la librairie que j'avais vue dans sa tête.
J’ai su que tu n’y étais pas allée, et que tu étais partie vers le sud... et que tu devrais faire demi-tour rapidement. Donc je t’ai juste attendue, cherchant au hasard dans les pensées des gens
qui marchaient dans la rue – pour voir si quelqu’un t’avait remarquée, et savoir où tu te trouvais. Je n’avais pas de raisons de m’inquiéter... mais j’étais bizarrement anxieux...
Ma respiration s’accéléra alors que je me souvenais de ma panique. Son parfum s’engouffra dans ma gorge et me rendit heureux. Cette douleur signifiait qu’elle était en vie. Tant que
je brûlais, elle était en sécurité.
- J’ai commencé à faire des cercles en voiture, toujours... à l’écoute.
J'espérais qu’elle comprendrait ce mot. Cela devait être tellement déconcertant pour elle.
- Le soleil a fini par se coucher, j’allais sortir pour te suivre à pied, et puis...
Le souvenir me saisit – très clair, et aussi vif que sur le moment – et je sentis la même vague meurtrière naître en moi, me rendant de glace.
Je voulais qu'il meure. J’avais besoin qu’il meure. Mes mâchoires se serrèrent tandis que je me concentrais pour rester assis à table. Bella avait encore besoin de moi. C’était tout
ce qui importait.
- Et après ? chuchota-t-elle, ses yeux sombres grands ouverts.
- J’ai entendu ce qu’il pensait, dis-je les dents serrés, incapable de ne pas grogner. J’ai vu ton visage dans son esprit.
Je pouvais à peine résister à mon envie de tuer. Je savais précisément où le trouver. Ses pensées sombres, prisonnières de la nuit, m’appelaient…
Je cachai mon visage, sachant que mes expressions devaient être celles d’un monstre, un chasseur, un tueur. Je fixai son image derrière mes yeux clos, essayant de me contrôler,
me concentrant seulement sur elle. Les délicats traits de ses os, sa peau pâle et fragile – comme de la soie, incroyablement douce et sensible. Elle était trop vulnérable pour ce monde. Elle
avait besoin d’un protecteur. Et pourtant, coup tordu du destin, j’étais la seule chose disponible.
J’essayai d’expliquer ma réaction violente pour qu’elle me comprenne.
- Ça a été très... dur – tu ne peux pas imaginer à quel point – pour moi de te sauver et de les laisser... vivants, murmurai-je. J’aurais pu te laisser partir avec
Jessica et Angela, mais j’avais peur, une fois seul, de repartir les chercher.
Pour la deuxième fois ce soir, je venais de confesser la préméditation d'un meurtre. Au moins, celui-ci était défendable.
Elle était toujours calme tandis que je luttais pour me contrôler. J’écoutai son cœur. Son rythme était irrégulier, mais il ralentit à mesure que le temps passait, jusqu’à ce que je
sois calmé. Sa respiration aussi était basse et régulière.
J’étais sur le point de craquer. Il fallait que je la ramène à la maison avant...
Le tuerais-je alors ? Allais-je devenir un meurtrier à nouveau, alors qu'elle avait confiance en moi ? Y avait-il un moyen de m’en empêcher ?
Elle avait promis de me faire part de sa dernière théorie lorsque nous serions seuls. Avais-je envie de l'entendre ? Cela me rendait anxieux, mais la récompense de ma
curiosité serait-elle pire que de ne pas savoir ?
De toute façon elle en avait assez entendu pour ce soir.
Je la regardai une nouvelle fois. Son visage était encore plus pâle qu’avant, mais impassible.
- Est-ce que tu es prête à partir ? demandai-je.
- Oui, on peut y aller, dit-elle, choisissant ses mots, comme si un simple “oui” ne pouvait pas exprimer exactement ce qu’elle voulait dire.
Frustrant.
La serveuse revint. Elle avait entendu la dernière phrase de Bella tandis qu’elle déambulait à l’autre bout du restaurant, se demandant ce qu’elle pourrait me proposer de plus.
J’aurais voulu lever les yeux au ciel à certaines des propositions qu’elle envisageait.
- Tout s’est bien passé ? demanda-t-elle.
- Très bien, pourrions-nous avoir l’addition, s’il vous plaît ? lui dis-je, mes yeux rivés sur Bella.
La respiration de la serveuse se figea un moment, complètement – pour reprendre le terme utilisé par Bella – éblouie par ma voix.
Dans un soudain moment de lucidité, entendant ma voix résonner dans la tête de cette humaine, je réalisai pourquoi j'étais aussi attirant ce soir – loin de la peur que je provoquais
habituellement.
C’était à cause de Bella. En essayant d’être prudent avec elle, moins effrayant, presque humain, j’avais vraiment perdu mon talent. Les autres humains voyaient seulement ma beauté à
présent, l'horreur que j'inspirais si bien cachée à présent.
Je regardai la serveuse, attendant qu’elle se ressaisisse. C’était très comique, maintenant que je comprenais la raison de son trouble.
- Bien sûr, bégaya-t-elle. Voilà.
Elle me tendit l’addition, pensant au petit mot qu’elle avait glissé dans mon reçu. Un mot avec son nom et son numéro de téléphone.
Oui, c’était très comique.
J’avais un billet déjà prêt. Je lui rendis directement le reçu pour ne pas qu’elle perde son temps à attendre un coup de fil qu’elle n’aurait jamais.
- Gardez la monnaie, lui dis-je, espérant que le pourboire que je lui laissais suffirait à calmer sa déception.
Je me levai, suivi de près par Bella. Je voulais lui prendre la main, mais pensai que ce serait tenter le diable. Je remerciai la serveuse, mes yeux ne quittant pas le visage de
Bella. Elle semblait trouver la situation amusante, elle aussi.
Nous sortîmes du restaurant. Je marchais aussi près d’elle que je l'osais. Assez près en tout cas pour que la chaleur qui émanait d'elle soit presque une caresse du côté gauche de
mon corps.
Alors que je lui tenais la porte, elle soupira doucement, je me demandai quel regret pouvait la rendre ainsi triste. Je fixai ses yeux, prêt à le lui demander, quand elle
regarda soudainement le sol, l’air embarrassée. Cela me rendit curieux, même si je ne pouvais plus lui poser la question. Le silence entre nous continua lorsque je lui ouvris la portière de la
voiture, et montai à mon tour.
Je mis le chauffage – les beaux jours étaient finis ; le froid devait la gêner. Elle resserra ma veste autour d'elle, un léger sourire sur les lèvres.
J'attendis, repoussant la conversation jusqu'à ce que les lumières des lampadaires disparaissent. Je me sentais encore plus seul avec elle.
Etait-ce le bon moment ? Maintenant que je me concentrais seulement sur elle, la voiture paraissait bien petite. Son odeur se répandait sous l’effet du chauffage, devenant de plus en plus
forte. Son parfum devint presque une troisième personne qui prenait place dans l’habitacle. Une présence qui cherchait de l’attention.
Il avait toute mon attention ; il me brûlait. C’était toutefois supportable. Cela me semblait bizarrement approprié. J’avais beaucoup donné ce soir – plus que je n’avais prévu. Et
elle était là, volontairement à mes côtés. Je devais sacrifier quelque chose pour cela. Une brûlure.
Si seulement cela ne pouvait être que ça. Une brûlure, et rien d'autre. Mais le venin emplit ma bouche, et mes muscles se bandèrent, comme si j’allais chasser…
Je devais arrêter de penser à ce genre de choses. Et je savais ce qui m’en distrairait.
- Alors, lui dis-je, la crainte de sa réponse surpassant la brûlure. A ton tour maintenant.
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