Chapitre 5. Invitations (part.2) - (traduit par Léa et Virginie)

     Comment pouvait-elle penser une chose pareille ? Lui avoir sauvé la vie était la seule chose acceptable que j'avais faite depuis que je l'avais rencontrée. La seule chose dont je n'avais pas honte. La seule et unique chose pour laquelle j'étais content d'exister. Je me battais pour qu'elle vive depuis le premier moment où j'avais senti son odeur. Comment pouvait-elle penser une telle chose de moi ? Comment pouvait-elle remettre en question mon unique bonne action dans tout ce gâchis ?
     - Tu penses que je regrette de t'avoir sauvé la vie ?
     - Je le sais,
rétorqua-t-elle.
     Son estimation de mes intentions me faisait bouillir de rage.
     - Tu ne sais rien du tout.
     Comme les mécanismes de son esprit étaient tordus ! Elle ne devait pas penser comme le reste des humains. Cela devait expliquer son silence mental. Elle était complètement différente.
     Elle détourna brusquement sa tête, serrant à nouveau les dents. Ses joues étaient rouges, de colère cette fois. Elle jeta ses livres en tas, les prit d'un mouvement sec dans ses bras, et sortit d'un pas décidé sans rencontrer mon regard.
     Même irrité comme je l'étais, il était impossible de ne pas trouver sa colère un peu amusante.
     Elle marchait avec raideur, sans regarder où elle allait, et son pied se prit dans l'encadrement de la porte. Elle trébucha et toutes ses affaires s'éparpillèrent sur le sol. Au lieu de se pencher pour les ramasser, elle resta debout, droite et rigide, sans même regarder par terre, comme si elle n'était pas sûre que les livres vaillent la peine d'être ramassés.
     Je réussis à ne pas rire.
     Il n'y avait personne pour me voir ; je fus à ses côtés en un instant, et eus rassemblé ses livres avant qu'elle ne regarde par terre.
     Elle se pencha à moitié, me vit, et se figea. Je lui tendis ses livres, en prenant garde à ce que ma peau glacée ne touche pas la sienne.
     - Merci, dit-elle d'une voix glaciale et sévère.
     Son ton ramena mon irritation.
     - Je t'en prie, lui répondis-je tout aussi froidement.
     Elle se releva et s'éloigna d'un pas lourd vers son cours suivant.
     Je la suivis du regard jusqu'à ne plus pouvoir voir son visage empreint de colère.
     Le cours d'espagnol passa en un éclair. Mme Goff n'interrogea pas mon air absent – elle savait que mon espagnol était meilleur que le sien, et elle me laissa tranquille – me permettant de songer.
     Donc, je ne pouvais pas ignorer la fille. Cela au moins était évident. Mais cela voulait-il dire que je n'avais d'autre choix que de la détruire ? Cela ne pouvait pas être le seul futur possible. Il devait y avoir un autre choix. Je cherchai à trouver un moyen...
     Je ne prêtai pas vraiment attention à Emmett avant la fin de l'heure. Il était curieux – Emmett n'était pas particulièrement intuitif quand il s'agissait des humeurs des autres, mais il avait perçu le changement évident en moi. Il se demandait ce qui s'était passé pour que j'eusse retiré le masque permanent d'humeur massacrante de mon visage. Il essaya d'identifier le changement, et décida finalement que j'avais l'air plein d'espoir.
     Plein d'espoir ? Était-ce ce de quoi j'avais l'air, vu du dehors ?
     Je réfléchis à l'idée d'espoir en marchant avec lui vers la Volvo, me demandant exactement ce que je pouvais espérer.
     Mais je ne réfléchis pas longtemps. Sensible comme je l'étais aux pensées autour de la fille, le son du nom de Bella dans les pensées de... de mes rivaux, je suppose que je devais l'admettre, attira mon attention. Éric et Tyler, ayant entendu parler – avec beaucoup de satisfaction – de l'échec de Mike, se préparaient à jouer leurs coups.
     Éric était déjà en place, appuyé contre sa camionnette, où elle ne pourrait pas l'éviter. Tyler était sorti en retard de son cours, le professeur rendant un devoir, et il était désespéré de pouvoir encore la rattraper avant qu'elle ne s'échappe.
     Je devais absolument voir cela.
     - Attends les autres ici, d'accord ? murmurai-je à Emmett.
     Il me scruta, soupçonneux, avant de hausser les épaules et d'acquiescer.
     Il a perdu la raison, pensa-t-il, amusé par mon étrange demande.
     Je vis Bella sortir du gymnase, et attendis à un endroit où elle ne me verrait pas la regarder passer.  Alors qu'elle s'approchait de l'embuscade d'Éric, j'avançai à grands pas, mesurant exactement mes pas pour passer à côté d'elle au bon moment.
     - Salut, Éric, l'entendis-je appeler d'une voix amicale.
     Brusquement, sans que je m'y attende, je me sentis très anxieux. Et si cet adolescent dégingandé à la peau malsaine lui plaisait d'une façon ou d'une autre ?
     Éric avala bruyamment sa salive, sa pomme d'Adam dansant de haut en bas.
     - Salut, Bella.
     Elle ne semblait pas consciente de sa nervosité.
     - Quoi de neuf ? demanda-t-elle, ouvrant la porte de sa camionnette sans voir son expression terrifiée.
     - Euh, je me demandais juste... si tu voulais venir au bal de printemps avec moi ?

     Sa voix se cassa.
     Elle le regarda enfin. Était-elle prise au dépourvu, ou contente ? Éric n'osait pas rencontrer son regard, je ne pouvais donc pas voir son visage dans ses pensées.
     - Je croyais que c'étaient les filles qui invitaient les garçons, dit-elle, ayant l'air de se démonter.
     - Eh bien, oui, acquiesça-t-il, l'air misérable.
     Ce garçon me faisait pitié plus qu’il ne m'irritait comme le faisait Mike Newton, mais je ne réussis pas à éprouver de la sympathie pour son angoisse avant que Bella ne lui eût répondu d'une voix douce.
     - Merci de m'inviter, mais je serai à Seattle ce jour-là.
     Il avait déjà entendu cela; c'était quand même une déception.
     - Oh, bredouilla-t-il, osant à peine lever ses yeux au niveau de son nez. Peut-être la prochaine fois.
     - Bien sûr, acquiesça-t-elle.

     Elle se mordit ensuite la lèvre, comme si elle regrettait de lui laisser de l'espoir. J'aimai cela.
     Éric s'effondra sur lui-même et s'éloigna à grands pas, dans la mauvaise direction pour rejoindre sa voiture, sa seule pensée étant de s'échapper.
     Je passai à côté d'elle à ce moment-là, et entendis son soupir de soulagement. Je ris.
     Elle se retourna à ce son, mais je regardai droit devant moi, essayant d'empêcher mes lèvres de trahir mon amusement.
     Tyler était derrière moi, courant presque dans sa hâte de la rattraper avant qu'elle ne puisse s'en aller. Il était plus hardi et confiant que les deux premiers ; il n'avait attendu pour s'approcher de Bella que par respect pour Mike qui clamait son antériorité.
     Je voulais qu'il réussisse à la rattraper pour deux raisons. Si – comme je commençais à le suspecter – toute cette attention contrariait Bella, je voulais savourer sa réaction. Mais, si ce n'était pas cela – si l'invitation de Tyler était celle qu'elle attendait – alors je voulais le savoir aussi.
     Je mesurais Tyler Crowley comme un rival, tout en sachant que c'était mal de le faire. Il avait l'air banal et ennuyeux pour moi, mais que savais-je des préférences de Bella ? Peut-être aimait-elle les garçons banals...
     Je frémis à cette pensée. Je ne serais jamais un garçon banal. Comme c'était bête de ma part de vouloir me poser comme rival pour son affection. Comment pourrait-elle jamais se soucier de quelqu'un qui était, sur tous les plans, un monstre ?
     Elle était trop bonne pour un monstre.
     J'aurais dû la laisser s'échapper, mais ma curiosité inexcusable me garda de faire la bonne chose.  Encore une fois. Mais, et si Tyler manquait sa chance maintenant, seulement pour la contacter plus tard, quand je n'aurais aucune chance de savoir ce qui en résulterait ? Je déboîtai ma Volvo dans le passage étroit, bloquant sa sortie.
     Emmett et les autres étaient en route, mais il leur avait décrit mon étrange attitude, et ils marchaient lentement, essayant de déchiffrer ce que je faisais.
     Je regardai la fille dans mon rétroviseur. Elle fixait d'un regard noir l'arrière de ma voiture sans rencontrer mon regard, ayant l'air de souhaiter conduire un tank plutôt qu'une vieille Chevy toute rouillée.
     Tyler se précipita vers sa voiture et prit sa place dans la file derrière elle, reconnaissant pour mon attitude inexplicable. Il lui fit un signe, essayant d'attirer son attention, mais elle ne le remarqua pas. Il attendit un moment, puis laissa sa voiture, allant flâner près de la vitre passager de la voiture de Bella. Il tapa contre la vitre.
     Elle sursauta, puis le fixa, confuse. Après une seconde, elle baissa la vitre à la main, apparemment avec difficulté.
     - Je suis désolée, Tyler, dit-elle, irritée. Je suis coincée derrière Cullen.
     Elle prononça mon nom de famille d'une voix dure – elle était toujours en colère contre moi.
     - Oh, je sais, dit Tyler, pas du tout dissuadé par l'évidente mauvaise humeur de Bella. Je voulais juste te demander quelque chose pendant qu'on est coincés ici.
     Son sourire était culotté.
     Je fus satisfait de la façon dont elle blêmit en comprenant ce qu'il allait faire.
     - Voudrais-tu me demander d'aller au bal de printemps avec toi ? demanda-t-il, aucune pensée de défaite dans sa tête.
     - Je ne serai pas en ville, Tyler, lui dit-elle, sa voix toujours pleinement irritée.
     - Oui, Mike m'a dit ça.
     - Dans ce cas pourquoi…
commença-t-elle.
    Il haussa les épaules.
     - J'espérais que c'était juste une excuse facile.
     Ses yeux brillèrent un moment, puis se refroidirent.
     - Désolée, Tyler, dit-elle, n'ayant pas du tout l'air désolé. Je ne serai réellement pas là.
     Il accepta cette excuse, son assurance intacte.
     - C'est pas grave. On a toujours le bal de promo.
     Il se pavana jusqu'à sa voiture.
     J'avais eu raison d'attendre pour voir ça.
     L'expression horrifiée sur son visage n'avait pas de prix. Elle me disait ce que je ne devais pas avoir besoin de savoir si désespérément – qu'elle ne ressentait rien pour ces mâles humains qui espéraient lui faire la cour.
     Et puis, son expression était probablement la chose la plus drôle que j'ai jamais vue.
     Ma famille arriva à ce moment-là, confus par le fait que j'étais, pour changer, en train de me tordre de rire plutôt que d'assassiner du regard tout ce qui bougeait.
     Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ? voulut savoir Emmett.
     Je secouai juste la tête tout en étant pris d'une nouvelle vague de rire quand Bella fit monter le régime de sa bruyante camionnette avec colère. Elle avait l'air de penser à nouveau à son tank.
     - Allons-y ! siffla impatiemment Rosalie. Arrête de faire l'idiot. Si tu peux.
     Ses paroles ne m'agacèrent pas – je m'amusais trop. Mais je fis ce qu'elle demandait.
     Personne ne me parla sur la route du retour. Je continuai à rire tout bas de temps en temps, en repensant à la tête de Bella.
     Au moment de tourner dans le chemin qui menait à la maison – accélérant maintenant qu'il n'y avait plus aucun témoin – Alice ruina ma bonne humeur.
     - Bon, je peux parler à Bella maintenant ? demanda-t-elle soudainement, sans considérer ses paroles avant de les prononcer, ne me donnant ainsi aucun avertissement.
     - Non, répliquai-je sèchement.
     - Pas juste ! Qu'est-ce que j'attends ?
     - Je n'ai rien décidé, Alice.
     - Mais bien sûr que si, Edward.

     Dans sa tête, les deux destins de Bella étaient de nouveau clairs.
     - À quoi bon apprendre à la connaître ? murmurai-je, soudainement morose. Si je vais la tuer de toute façon ?
     Alice hésita une seconde.
     - Tu n'as pas tort, admit-elle.
     Je pris le dernier virage en épingle à cheveux à cent cinquante kilomètre-heure, puis freinai pour m'arrêter à deux centimètres du mur noir du garage.
     - Savoure ta course, dit fièrement Rosalie alors que je m'extrayais de la voiture.
     Mais je n'allais pas courir cette nuit. J'allais chasser.
     Les autres s'étaient préparés à aller chasser demain, mais je ne pouvais pas me permettre d'être assoiffé maintenant. J'en fis trop, buvant plus que de raison, m'empiffrant à nouveau – un petit troupeau de cerf et un ours que je fus chanceux de trouver aussi tôt dans l'année. J'étais si plein que c'en était inconfortable. Pourquoi n'était-ce pas assez ? Pourquoi son odeur devait-elle être plus forte que tout le reste ?
     Je devais chasser pour me préparer au jour suivant, mais, alors que j'étais trop plein pour chasser à nouveau et que le soleil était encore loin de percer, je sus que le jour suivant était trop loin.
     Mes nerfs s'affolèrent lorsque je me rendis compte que j'étais parti rejoindre la fille.
     Je me disputai avec moi-même tout le long du trajet de retour à Forks, mais ce fut mon côté le moins noble qui l'emporta, et je suivis mon plan indéfendable. Le monstre était là, mais bien nourri. Je savais que je resterais à une distance raisonnable d'elle. Je voulais juste savoir où elle était. Je voulais juste voir son visage.
     Il était minuit passé, et la maison de Bella était sombre et calme. Sa camionnette était garée à côté de la voiture de fonction de son père sur la place de parking. Il n'y avait pas de pensée éveillée dans les environs. Je regardai la maison pendant un moment depuis la pénombre de la forêt qui longeait la façade est. L'entrée principale devait probablement être fermée – cela ne poserait aucun problème, excepté qu'il valait mieux que je ne laisse pas de trace de mon passage. Je décidai d'essayer la fenêtre en premier. Presque personne ne se donnait la peine d'y installer des sécurités.
     Je traversai la route déserte et escaladai la façade en une demi-seconde. Pendu d'une main à l'avant-toit de la fenêtre, je regardai à travers la vitre, et mon souffle se coupa.
     C'était sa chambre. Je pouvais la voir dans le petit lit une place, ses couvertures sur le sol et ses draps ondulants autours de ses jambes. Alors que je regardais, elle s'agita et mit un bras sur sa tête. Elle ne ronflait pas, en tout cas pas cette nuit. Avait-elle senti le danger près d'elle ?
     La voyant se retourner à nouveau, je me dégoûtais. En cet instant, je ne valais pas mieux qu'un pervers voyeur. Je n'étais rien d'autre. J'étais pire, bien pire.
     Je détendis mes phalanges, sur le point de me laisser tomber, mais avant cela je m'autorisai un long regard sur son visage.
     Il n'était pas calme. Le petit creux était à nouveau entre ses sourcils et les coins de ses lèvres étaient tournés vers le bas. Ses lèvres tremblèrent, puis se séparèrent.
     - Ok, Maman, murmura-t-elle.
     Bella parlait dans son sommeil.
     Ma curiosité bondit, dépassant de loin ma répugnance pour ce que j'étais en train de faire. Cette petite lucarne vers ses pensées inconscientes et sans défense était incroyablement tentante.
     Je testai la fenêtre ; elle n'était pas verrouillée, mais elle grinçait, sûrement qu'elle n'avait pas été ouverte depuis longtemps. Je la fis glisser lentement, terrorisé à chaque petit grincement de la charpente de métal. La prochaine fois, j'amènerais de l'huile...
      La prochaine fois ? Je secouai la tête, dégoûté à nouveau.
     Je me glissai lentement à l'intérieur.
     Sa chambre était petite – désorganisée mais propre. Il y avait des livres empilés sur le sol à côté de son lit, leur reliure me tournant le dos, et des CD s'étalaient près de son modeste lecteur – le disque du dessus n'était qu'un boîter vide. Des piles de papiers entouraient un ordinateur qui aurait mérité sa place dans un musée réservé aux technologies obsolètes. Des chaussures parsemaient le parquet.
     Je désirais ardemment aller lire les titres de ses livres et de ses disques, mais je m'étais promis de rester à bonne distance, alors à la place, j'allai m'installer dans le rocking-chair dans un coin de la pièce.
     L'avais-je vraiment un jour trouvée banale ? Je pensai à ce premier jour, et à mon dégoût pour tous ces garçons immédiatement intrigués par elle. Mais à présent que je me souvenais de la manière dont son visage avait été représenté dans leur esprit, je ne pouvais comprendre pourquoi je ne l'avais pas immédiatement trouvé belle. Ça semblait si évident.
     À présent que je la regardais – avec ses cheveux sombres ondulant sauvagement autour de son visage pâle, vêtue de son T-shirt élimé et plein de trous et de son vieux pantalon de jogging, ses membres détendus, ses lèvres pleines légèrement entrouvertes – elle me coupait le souffle. Du moins l'aurait-elle fait, pensai-je avec humour, si j'avais respiré.
     Elle ne parla plus. Peut-être que son rêve était terminé.
     J'admirai son visage tout en essayant de penser à un moyen de rendre l'avenir supportable.
     La blesser n'était pas supportable. Cela voulait-il dire que mon seul choix était d'essayer de partir à nouveau ?
     Les autres ne m'en blâmeraient pas à présent. Mon absence ne mettrait personne en danger. Personne n'aurait de soupçons, personne ne ferait le lien avec l'accident.
     J''hésitai comme j'avais hésité cet après-midi, et rien ne semblait possible.
     Je ne pouvais pas espérer rivaliser avec les jeunes humains, que ces humains-là l'attirent où pas. J'étais un monstre. Comment pourrait-elle me voir autrement ? Si jamais elle venait à savoir la vérité à mon sujet, cela l'effraierait et l'écœurerait. Comme les victimes présumées dans les films d'horreur, elle s'enfuirait en hurlant.
     Je me souvins de ce premier jour en biologie... oui, elle s'enfuirait ; et elle aurait bien raison.
     Il était complètement débile d'imaginer que si je l'avais invitée à ce bal ridicule, elle aurait annulé ses plans et accepté ma proposition.
     Je n'étais pas celui à qui elle allait dire oui. C'était quelqu'un d'autre, quelqu'un d'humain et de chaud. Et je ne pourrais même pas me permettre – ce jour-là, lorsqu'elle aurait dit oui – de le traquer et de le tuer, parce qu'elle le mériterait, qui qu'il soit. Elle méritait le bonheur et l'amour plus que quiconque.
     Je lui devais d'agir pour le mieux à présent. À présent que je ne pouvais plus prétendre être sur le point de l'aimer.
     Après tout, cela importait peu, si je partais, parce que Bella ne pourrait jamais me voir comme je désirais qu'elle me vît. Elle ne me verrait jamais comme quelqu'un dont elle pourrait tomber amoureuse.
     Jamais.
     Est-ce qu'un cœur mort et gelé pouvait encore se briser ? Le mien en semblait capable.
     - Edward, dit Bella.
     Je me figeai, regardant ses yeux clos.
     M'avait-elle vu, était-elle éveillée ? Elle semblait endormie, mais sa voix avait été si claire...
     Elle soupira calmement, et bougeant à nouveau, se roulant sur le côté.
     - Edward... répéta-t-elle doucement.
     Elle rêvait de moi.
     Est-ce qu'un cœur mort et gelé pouvait battre à nouveau ? Le mien en semblait capable.
     - Reste, soupira-t-elle. Ne pars pas. Je t'en prie...ne pars pas.
     Elle rêvait de moi, et ce n'était même pas un cauchemar. Elle voulait que je reste avec elle, là dans son rêve.
     Je débattis pour trouver des mots pour nommer les sensations qui se déversèrent en moi, mais aucun mot n'était assez fort pour les contenir. Pendant un long moment, je m'y noyai.
     Quand je refis surface, je n'étais pas le même homme qu'avant.
     Ma vie était un minuit éternel et immuable. Pour moi, c'était inévitable, il serait toujours minuit. Alors comment était-il possible que le soleil se lève, là maintenant, au milieu de ce minuit ?
      A l'instant où j'étais devenu vampire, échangeant mon âme et ma mortalité pour l'immortalité la douleur brûlante de la transformation, j'avais été littéralement gelé. Mon corps s'était transformé en quelque chose qui s'apparentait plus à de la pierre qu'à de la chair, dure et immobile. Ma conscience, aussi, s'était gelée, ma personnalité, mes goûts et mes dégoûts, mes désirs et mes répugnances ; tout s'était figé.
     C'était la même chose pour chacun de nous. Nous étions tous figés. Des pierres vivantes.
     Quand un changement survenait en nous, c'est une chose rare et permanente. Je l'ai vu chez Carlisle, puis plus tard chez Rosalie. L'amour les avait changés d'une façon permanente, éternelle. Plus de quatre-vingts ans s'étaient écoulés depuis que Carlisle avait trouvé Esmé,e et il continuait à la regarder avec les yeux incrédules du premier amour. Il en serait ainsi pour l'éternité.
     De même que pour moi. J'allais aimer cette humaine, si fragile et délicate, pour le restant de mon existence sans limite.
     J'admirais son visage, sentant cet amour pour elle s'ancrer dans chaque portion de mon corps de pierre.
     Elle dormait calmement à présent, un petit sourire aux lèvres.
     Tout en la regardant, je commençai à comploter.
     Je l'aimais, alors j'allais essayer d'être assez fort pour la quitter. Je savais que je n'étais pas assez fort pour le moment. J'allais travailler ce point. Mais peut-être étais-je assez fort pour faire changer le futur de cap.
     Alice avait vu deux avenirs pour Bella, et à présent je comprenais les deux.
     L'aimer ne m'empêcherait pas de la tuer, si je me laissais faire des erreurs.
     Je ne pouvais plus sentir le monstre à présent, je ne le trouvais plus, nulle part en moi. Peut-être que l'amour l'avait réduit au silence. À présent, si je la tuais, ce ne serait pas intentionnel, seulement un effroyable accident.
     J'allais devoir être extrêmement prudent. Je ne devrais jamais, jamais baisser ma garde. J'allais devoir contrôler chacune de mes inspirations, chacun de mes mouvements. J'allais devoir respecter une distance de sécurité permanente.
     Je n'allais pas faire d'erreur.
     Je compris enfin le second futur. J'avais été dérouté par cette vision – que pouvait-il bien se passer pour que Bella se retrouve prisonnière de cette demi-vie immortelle ? Mais à présent – dévasté de désir pour cette fille – je pouvais comprendre comment je pourrais, dans un élan d'impardonnable égoïsme, implorer mon père de me faire cette faveur. L'implorer de lui prendre et sa vie et son âme pour que je puisse la garder près de moi pour toujours.
     Elle méritait mieux.
     Mais je vis un autre avenir, un fil extrêmement fin et fragile sur lequel je pourrais peut-être marcher, si je savais garder l'équilibre.
     Pouvais-je faire cela ? Être avec elle et la garder humaine ?
     Délibérément, je pris une profonde inspiration, puis une autre, laissant son arôme me déchirer comme un feu sauvage. Sa chambre débordait de son parfum, sa fragrance restait accrochée à chaque objet. Ma tête me tournait mais je combattis le vertige. Je devais m'y habituer, si je voulais essayer d'avoir une quelconque relation avec elle. Je pris une autre bouffée d'air brûlant.
     Je la regardai dormir jusqu'à ce que le soleil se lève derrière les nuages à l'est, complotant contre moi.


     Je rentrai à la maison juste après le départ des autres pour le lycée. Je me changeai rapidement, ignorant le regard interrogateur d'Esmée. Elle avait vu comme mon visage rayonnait, et cela l'avait autant soulagée qu'inquiétée. Ma longue mélancolie lui avait fait de la peine, et elle était heureuse de voir que ma douleur semblait s'en être allée.
     Je courus jusqu'au lycée, arrivant quelques secondes après mes semblables. Ils ne se retournèrent pas, alors qu'Alice au moins savait que je me tenais dans le bois qui longeait la chaussée. J'attendis que personne ne regarde, puis sortis du bois comme si de rien n'était pour arriver au milieu des nombreuses voitures.
     J'entendis la camionnette de Bella gronder près du virage, et m'arrêtai derrière une Suburban, d'où je pouvais voir sans être vu.
     Elle roula en direction du parking, fixant ma Volvo un long moment avant de se garer à l'une des places les plus éloignées de ma voiture, en fronçant les sourcils.
     Il était étrange de se rappeler qu'elle était probablement toujours fâchée contre moi ; avec de bonnes raisons.
     J'avais envie de me moquer de moi, ou de me gifler. Tout mon complot ainsi que mes plans étaient entièrement caduques si de son côté elle n'éprouvait rien pour moi, n'est-ce pas ? Son rêve avait sûrement dû porter sur quelque chose de complètement banal. Je n'étais qu'un crétin arrogant.
     De toute façon, il valait mieux pour elle qu'elle ne ressente rien pour moi. Cela ne m'empêcherait pas de la harceler, mais ça l'avertirait en tout cas que je la harcelais. Je lui devais bien ça.
     J'avançai dans sa direction silencieusement, me demandant quel était le meilleur moyen de l'approcher.
     Elle me facilita la tâche. Les clés de sa voiture glissèrent de ses doigts alors qu'elle sortait de sa camionnette, et tombèrent dans une flaque d'eau.
     Elle se pencha, mais j'arrivai le premier, les attrapant avant qu'elle n'ait eu à plonger ses doigts délicats dans l'eau froide.
     Je m'adossai à sa camionnette pendant qu'elle se redressait avant de se raidir.
     - Pour quelle raison as-tu fait ça ? brailla-t-elle.
     Oui, elle était toujours fâchée.
     - Fait quoi ? demandai-je en lui tendant ses clés.
     Elle tendit sa main, et je laissai tomber les clés dans sa paume. Je pris une profonde inspiration, engloutissant son odeur.
     - Surgi à l'improviste, précisa-t-elle
     - Bella, je ne suis quand même pas responsable si tu es particulièrement inattentive.
     Mes paroles étaient humoristiques, c'était presque une blague. Y'avait-il quelque chose qu'elle ne remarquait pas ?
     Avait-elle remarqué, par exemple, comme ma voix avait enveloppé son nom, comme une caresse ?
     Elle me regarda, n'appréciant pas mon humour. Son rythme cardiaque s'emballa – de colère ? De peur ? Après un moment, elle regarda le sol.
     - Pourquoi ce bouchon, hier soir ? demanda-t-elle, sans me regarder. Je croyais que tu étais censé te comporter comme si je n'existais pas, pas t'arranger pour m'embêter jusqu'à ce que mort s'ensuive.
     Très fâchée. J'allais faire un effort pour arranger les choses avec elle. Je me souvins avoir résolu d'être digne de confiance...
     - Je rendais service à Tyler, histoire de lui donner sa chance.
     Puis je ris. Je ne pus m'en empêcher, repensant à la tête qu'elle avait faite.
     - Espèce de... haleta-t-elle, puis elle s'interrompit, apparemment trop furieuse pour finir.
     La voilà : cette expression, exactement la même. Je retins un nouveau rire. Elle était déjà assez hors d'elle comme ça.
     - Et je ne prétends pas que tu n'existes pas, finis-je.
     C'était ainsi que je devais m'y prendre : rester sur le ton de la conversation, la taquiner. Elle ne comprendrait pas si je lui montrais mes véritables sentiments. Ça l'effraierait. Je devais maîtriser mes sentiments, garder les choses au clair.
     - C'est donc bien ma mort que tu souhaites, puisque le fourgon de Tyler n'y a pas suffi !
     Un éclair de colère me traversa. Pouvait-elle réellement penser une chose pareille ? Il était irrationnel de ma part d'être si offensé, elle ne savait rien de la transformation qui s'était opérée en moi durant la nuit. Mais j'étais tout de même en colère.
     - Bella, tu es complètement absurde, assénai-je.
     Elle rougit et me tourna le dos. Elle commença à s'éloigner.
     Remords. Je n'avais pas le droit de lui en vouloir.
     - Attends ! suppliai-je.
     Elle ne s'arrêta pas, alors je la rattrapai.
     - Désolé pour ces paroles désagréables. Non qu'elles soient fausses (parce qu'il était bel et bien absurde de penser que je puisse vouloir sa mort) mais je n'étais pas obligé de les dire.
     - Et si tu me fichais la paix, hein ?
     Crois moi, voulais-je lui répondre, j'ai essayé.
     Et, à propos, je suis désespérément amoureux de toi.
     Reste clair.
     - Je voulais juste te poser une question, c'est toi qui m'as fait perdre le fil, dis-je en riant.
     Je venais d'avoir une idée lumineuse.
     - Souffrirais-tu d'un dédoublement de la personnalité ? demanda-t-elle.
     Cela y ressemblait fort, en effet. J'étais plutôt lunatique, à cause de toutes ces nouvelles émotions qui me traversaient.
     - Voilà que tu recommences, lui fis-je remarquer.
     - Très bien, soupira-t-elle. Vas-y, pose-la, ta question.
     - Je me demandais si, samedi de la semaine prochaine... (Je vis le choc traverser son visage, et retins un autre rire), tu sais, le jour du bal...
     Elle m'interrompit, me regardant enfin dans les yeux.
     - Essaierais-tu d'être drôle, par hasard ?
     Oui !
     - Et si tu me laissais terminer ?
     Elle attendit en silence, ses dents mordant doucement sa lèvre inférieure.
     Cette vue attira mon attention pendant une seconde. Cela provoqua d'étranges réactions au plus profond de mon enveloppe charnelle jusqu'alors oubliée. Je tentai de les mettre de côté pour pouvoir me concentrer sur mon rôle.
     -J'ai appris que tu allais à Seattle, ce jour là, et j'ai pensé que tu avais peut-être besoin d'un chauffeur, lui proposai-je.
     Je réalisai que, mieux que de l'interroger sur ses projets, je lui demandais de m'inclure dedans.
     Elle me regarda, choquée.
     - Quoi ?
     - As-tu envie qu'on t'accompagne là-bas ?

     Seul dans une voiture avec elle... Ma gorge me brûla à cette seule pensée. Je pris une longue inspiration. Prends-en l'habitude...
     - Qui donc ? me demanda-t-elle, ses yeux montrant à nouveau cette expression abasourdie.
     - Moi, évidemment, dis-je lentement.
     - Pourquoi ?
     Était-il vraiment aussi étonnant que je veuille passer du temps avec elle ? Elle avait vraiment dû interpréter mon ancienne attitude de la pire manière qui soit.
     - Disons, fis-je aussi naturellement que possible, que j'avais l'intention de me rendre à Seattle dans les semaines à venir et, pour être honnête, je ne suis pas persuadé que ta camionnette tiendra le coup.
     Il semblait plus prudent de continuer à la taquiner plutôt que de me permettre d'être sérieux.
     - Ma camionnette marche très bien, merci beaucoup, dit-elle de la même voix surprise.
     Elle recommença à marcher. Je ne la lâchai pas d'une semelle. 
     Elle n'avait pas vraiment dit non, alors j'insistai.
     Dirait-elle non? Que ferais-je si elle refusait?
     - Mais un seul réservoir te suffira-t-il ?
     - Je ne vois pas en quoi ça te concerne.

     Ce n'était toujours pas un non. Et son cœur recommençait à s'emballer, sa respiration à s'accélérer.
     - Le gaspillage des ressources naturelles devrait être l'affaire de tous.
     - Franchement, Edward ! Ton comportement m'échappe. Je croyais que tu ne désirais pas être mon ami.

     Un frisson de ravissement me prit quand elle prononça mon nom.
     Comment pouvais-je répondre clairement à cela tout en restant honnête ? Bon, il était plus important que je sois honnête. Au moins en ce qui concernait ce sujet.
     - J'ai dit que ce serait mieux que nous ne le soyons pas, pas que je n'en avais pas envie.
     - Ben tiens ! Voilà qui éclaire ma lanterne ! railla-t-elle.
     Elle s'arrêta, sous l'auvent de la cantine, et rencontra mon regard à nouveau. Son cœur s'affola. Avait-elle peur ?
     Je pris un grand soin à choisir mes mots. Non, je ne pouvais la quitter, mais peut-être serait-elle assez intelligente pour me quitter, elle, avant qu'il ne soit trop tard.
     - Il serait plus... prudent pour toi de ne pas être mon amie.
     Puis, en plongeant dans les profondeurs de chocolat fondu de ses yeux, je perdis ma désinvolture. Les mots que je prononçai en suite brûlèrent d'une trop grande ferveur.
     - Mais j'en ai assez d'essayer de t'éviter, Bella.
     Elle arrêta de respirer et, vu le temps qu'elle mit avant de recommencer, cela m'inquiéta. Combien l'avais-je effrayée ? Eh bien, j'allais avoir la réponse.
     - Viendras-tu à Seattle avec moi ? demandais-je sans cérémonie.
     Elle acquiesça, son cœur battant la chamade.
     Oui. Elle m'avait dit oui. À moi !
     Puis ma conscience refit surface. Combien cela allai-t-il lui coûter?
     - Tu devrais vraiment garder tes distances, la prévins-je.
     M'avait-elle entendu ? Echapperait-elle au futur qui la menaçait ? Pouvais-je faire quoi que ce soit pour la protéger de moi-même ?
     Reste clair, m'ordonnai-je.
     - On se voit en cours.
     Je dus me concentrer pour m'empêcher de courir alors que je m'enfuyais.

Présentation

  • : Midnight Sun - Traduction
  • Midnight Sun - Traduction
  • : Twilight traduction stephenie meyer Midnight sun Littérature
  • : La traduction du cinquième tome de la série Fascination (Twilight) de Stephenie Meyer : Midnight Sun ! Midnight Sun en français, c'est pas beau ça ?? Les chapitres sont juste en dessous, et ne sont pas dans l'ordre. Ceux manquant seront rajoutés sous peu. Certains ont été traduits et corrigés par Sophie, que je remercie énormément au passage. Vous trouverez aussi les Extras et Outtakes, petits cadeaux de Stephenie Meyer, qui sont évidemment traduits. Bonne lecture les mordus.
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