Partager l'article ! Chapitre 3. Phénomène (part.2) - (traduit par Sophie): Je baissai la tête de culpabilité en entendant sa voix paniquée. - Bell ...
Je baissai la tête de culpabilité en entendant sa voix paniquée.
- Bella ! cria-t-il.
- Tout va aussi bien que possible, Char… papa, soupira-t-elle. Je suis indemne.
L'assurance de sa fille ne calma pas son effroi pour autant. Il se tourna vers le secouriste le plus proche pour lui demander plus d'informations.
Ce ne fut que lorsque je l'entendis parler, formant des phrases parfaitement cohérentes en dépit de sa panique, que je compris que son anxiété et sa préoccupation n'étaient pas dénuées de mots. C'était juste que… je ne pouvais pas les entendre clairement.
Hum. Charlie Swan n'était pas aussi silencieux que sa fille, mais je voyais à présent d'où elle le tenait. Intéressant.
Je n'avais jamais passé beaucoup de temps près de chef de police de la ville. Je l'avais toujours pris pour quelqu'un d'un peu lent d'esprit ; mais maintenant je réalisais que c'était moi qui étais lent. Ses pensées étaient en partie dissimulées, pas absentes. Je ne pouvais en saisir que la teneur, le ton…
Je tentai d'écouter plus fort, pour voir si je pouvais trouver, dans ce nouveau puzzle moins difficile à élucider, la clé des secrets de la fille. Mais Bella fut embarquée, et l'ambulance démarra.
Il me fut difficile de m'arracher à cette solution possible au mystère qui en était venu à m'obséder. Mais il fallait que je réfléchisse maintenant – que j'examine ce qui s'était passé ce matin sous tous les angles. Il fallait que j'écoute, pour vérifier que je ne nous avais pas mis en danger au point de devoir partir immédiatement. Il fallait que je me concentre.
Il n'y avait rien dans les pensées des ambulanciers dont je dusse m'inquiéter. À ce qu'ils pensaient, la fille n'avait rien de sérieux. Et jusqu'ici, Bella s'en tenait à ma version de l'accident.
Ma priorité, quand nous arrivâmes à l'hôpital, fut d'aller voir Carlisle. Je me précipitai vers les portes automatiques, mais j'étais incapable d'arrêter totalement de surveiller Bella ; je gardai un œil sur elle à travers les pensées des deux infirmiers.
Il me fut facile de trouver l'esprit familier de mon père. Il était dans son petit bureau, seul – mon second coup de veine en ce jour de malchance.
- Carlisle.
Il avait entendu mon approche, et s'alarma dès qu'il vit mon visage. Il sauta sur ses pieds, le visage tournant à un blanc cadavérique. Il se pencha par-dessus son bureau de noyer soigneusement rangé.
Edward… Tu n'as pas…
- Non, ce n'est pas ça.
Il prit une profonde inspiration. Évidemment. Je suis désolé d'avoir eu cette pensée. Tes yeux, bien sûr, j'aurais dû savoir… Il regarda mes iris toujours dorés avec soulagement.
- Elle est blessée, Carlisle, ce n'est probablement pas grave, mais…
- Que s'est-il passé ?
- Un stupide accident de voiture. Elle était au mauvais endroit au mauvais moment. Mais je ne pouvais rester là à… la laisser se faire écraser…
Répète, s'il te plaît, je n'ai rien compris. En quoi étais-tu impliqué ?
- Un fourgon a dérapé sur une plaque de verglas, murmurai-je.
Je fixai intensément le mur derrière lui en parlant. Au lieu d'une armada de diplômes encadrés, il n'y avait qu'un simple tableau – un de ses préférés, un Hassam inconnu.
- Elle était sur sa trajectoire. Alice l'a vu venir, mais je n'ai eu que le temps de traverser le parking en courant pour la tirer en arrière. Personne ne l'a remarqué… sauf elle. J'ai aussi dû arrêter le fourgon, mais là encore, personne ne m'a vu… à part elle. Je… Je suis désolé, Carlisle. Je ne voulais pas nous mettre en danger.
Il contourna le bureau et mit sa main sur mon épaule.
Tu as fait ce qu'il fallait. Et ça n'a pas dû être facile pour toi. Je suis fier de toi, Edward.
Je réussis à le regarder dans les yeux.
- Elle sait qu'il y a un… problème chez moi.
- Ça n'a pas d'importance. Si nous devons partir, nous partirons. Qu'a-t-elle dit ?
Je secouai la tête, un peu frustré.
- Rien pour le moment.
Pour le moment ?
- Elle s'en tient à ma version des évènements, mais elle attend une explication.
Il fronça les sourcils en y réfléchissant.
- Elle s'est cogné la tête – enfin, c'est moi qui la lui ai cognée, poursuivis-je rapidement. Je l'ai plaquée au sol assez fort. Elle a l'air d'aller bien, mais… je pense qu'il ne sera pas très difficile de discréditer son récit.
J'eus l'impression d'être parfaitement abject en prononçant ces mots. Carlisle entendit le dégoût dans ma voix. Peut-être cela ne sera-t-il pas nécessaire. Attendons de voir ce qui se passera, d'accord ? Je crois avoir une patiente à ausculter.
- Oui, s'il te plaît, dis-je. J'ai vraiment peur de lui avoir fait mal.
Son expression s'égaya. Il se passa la main dans les cheveux – à peine plus clairs que ses yeux – et rit. Ça a été un jour plutôt intéressant pour toi, non ? Dans son esprit, je vis l'ironie de la situation, qui lui semblait drôle. Les rôles s'étaient inversés. Durant cette seconde folle où je m'étais rué à son secours, le tueur s'était transformé en protecteur.
Je ris avec lui, en me souvenant que Bella n'aurait jamais besoin d'être protégée d'autre chose plus que de moi-même. Mon rire fut cependant un peu amer car, malgré l'incident du fourgon, c'était toujours entièrement vrai.
J'attendis seul dans le bureau de Carlisle, une des plus longues heures que j'eusse jamais vécues, écoutant l'hôpital qui grouillait de pensées.
Tyler Crowley, le conducteur du fourgon, avait l'air plus mal en point que Bella, et l'attention se concentra sur lui tandis qu'elle attendait son tour de passer une radio. Carlisle resta en retrait, faisant confiance au diagnostic de l'assistant qui affirmait qu'elle n'était pas sérieusement blessée. Cela me rendit anxieux, mais je savais qu'il avait raison. Un regard au visage de mon père lui rappellerait immédiatement le mien, et le fait qu'il y avait quelque chose d'étrange à propos de ma famille ; cela pourrait suffire pour la faire parler.
Car en effet, elle avait un interlocuteur disposé à la conversation. Tyler était consumé par la culpabilité d'avoir failli la tuer, et ses excuses semblaient intarissables. Je vis l'expression de Bella à travers ses yeux, et il était clair qu'elle souhaitait qu'il se taise. Comment faisait-il pour ne pas s'en rendre compte ?
J'eus un instant de tension quand Tyler lui demanda comment elle s'en était sortie. J'attendis, le souffle court, tandis qu'elle hésitait.
- Euh..., l'entendit-il dire.
Puis elle s'arrêta si longtemps que Tyler se demanda si sa question ne l'avait pas troublée. Enfin, elle continua.
- Edward m'a tirée de là.
Je soupirai. Et soudain ma respiration s'accéléra. Je ne l'avais encore jamais entendue prononcer mon prénom auparavant. J'aimais la façon dont il sonnait – même si je ne l'entendais que par l'intermédiaire des pensées de Tyler. Je voulus l'entendre moi-même…
- Edward Cullen, précisa-t-elle, quand Tyler lui dit qu'il ne voyait pas de qui elle parlait.
Je me retrouvai devant la porte, la main sur la poignée. Mon désir de la voir devenait de plus en plus fort. Je dus me rappeler qu'il me fallait me montrer très prudent.
- Il était près de moi.
- Cullen ? Ah. C'est bizarre. Je ne l'ai pas vu. J'aurais juré… Enfin, tout s'est passé si vite. Il va bien ?
- Il me semble. Il traîne dans les parages. Ils ne l'ont pas couché sur un brancard, lui.
Je vis son regard pensif, et ses yeux qui se plissèrent, suspicieux. Mais Tyler ne remarqua pas ces petits changements d'expression.
Elle est pas mal, pensait-t-il, presque surpris. Même toute décoiffée. Pas mon genre, d'habitude, mais… Je devrais l'inviter à sortir. Je me rattraperai demain…
Je me précipitai dans le hall, en direction des urgences, sans penser une demi-seconde à ce que je faisais. Par chance, l'infirmière entra dans la salle avant moi ; c'était au tour de Bella de passer la radio. Je m'adossai au mur, dans un recoin sombre, essayant de reprendre le contrôle de moi-même pendant qu'on l'éloignait.
Que Tyler trouve Bella jolie n'avait aucune importance. N'importe qui pouvait le constater. Il n'y avait aucune raison pour que je me sente… Comment me sentais-je, d'ailleurs ? Contrarié ? Furieux était peut-être plus proche de la vérité. Cela n'avait aucun sens.
Je restai ainsi tant que j'en fus capable, mais l'impatience prit le dessus et je retournai vers la salle des radios. Elle était déjà retournée aux urgences, mais je réussis à entrapercevoir sa radio dans le dos de l'infirmière. Je me sentis plus calme une fois cela fait. Sa tête n'avait rien. Je ne lui avais pas fait de mal, pas vraiment.
Carlisle me surprit là. Tu as l'air d'aller mieux, commenta-t-il. Je restai à regarder droit devant moi. Nous n'étions pas seuls, le hall était plein de monde.
Ah, oui. Il accrocha sa radio au négatoscope, mais je n'avais pas besoin d'un second coup d'œil. Je vois. Elle va parfaitement bien. Bien joué, Edward.
L'approbation de mon père me fit un effet curieux. J'en aurais été heureux si je n'avais pas su qu'il désapprouverait ce que je m'apprêtais à faire. Du moins, qu'il n'approuverait pas s'il connaissait mes motivations réelles…
- Je crois que je vais aller lui parler avant qu'elle ne te voie, murmurai-je dans un souffle. En ayant l'air naturel, comme si rien ne s'était passé. Essayer d'arranger les choses.
Ces raisons étaient parfaitement acceptables. Carlisle acquiesça d'un air absent, toujours absorbé par les radios.
- Hmmm. Bonne idée.
Je me penchai pour voir ce qui le captivait tant.
Regarde toutes ces contusions ! Combien de fois sa mère l'a-t-elle laissée tomber ? Carlisle rit de sa plaisanterie.
- Je commence à croire que cette fille a vraiment la poisse. Elle est toujours au mauvais endroit au mauvais moment.
Forks est sans nul doute le mauvais endroit pour elle, avec toi dans les parages.
Je tressaillis.
Vas-y. Calme le jeu. Je te rejoindrai plus tard.
Je m'éloignai rapidement, coupable. Peut-être étais-je trop bon menteur, si j'arrivais à duper Carlisle.
Quand j'arrivai aux urgences, Tyler bredouillait toujours des excuses. La fille tentait d'échapper à ses remords en feignant le sommeil. Elle avait les yeux fermés, mais sa respiration était inégale, et de temps à autre elle agitait impatiemment les doigts.
Je contemplai son visage pendant un bon moment. C'était la dernière fois que je la verrais. Ce fait provoqua une douleur aiguë dans ma poitrine. Était-ce parce que je laisserais ce puzzle inachevé ? Cette explication n'était pas suffisante.
Enfin, je pris une profonde inspiration et entrai dans son champ de vision.
Quand Tyler me vit, il commença à parler, mais je mis un doigt sur ma bouche.
- Elle dort ?
Bella ouvrit soudain de grands yeux, le regard braqué sur moi. Puis ils se plissèrent, de colère ou de suspicion. Je souris innocemment en me souvenant que j'avais un rôle à jouer, comme si rien d'inhabituel ne s'était passé ce matin – à part un choc à la tête et un peu trop d'imagination.
- Hé, Edward, reprit Tyler, je suis désolé…
Je levai une main pour stopper ses excuses.
- Il n'y a pas mort d'homme, assurai-je, sardonique.
Sans y penser, ma plaisanterie personnelle m'arracha un grand sourire.
Il m'était incroyablement facile d'ignorer Tyler, qui était pourtant allongé à moins de deux mètres de moi, couvert de sang frais. Je n'avais jamais compris comment Carlisle arrivait à faire cela – ignorer le sang de ses patients quand il les soignait. La tentation constante n'était-elle pas trop distrayante, trop dangereuse…? Mais à présent… Je comprenais comment, en se focalisant sur quelque chose de beaucoup plus dur, la tentation n'était rien du tout.
Même frais et à découvert, le sang de Tyler n'était comparé à celui de Bella. Je gardai mes distances avec elle, m'asseyant sur le bord du lit de son camarade.
- Alors, quel est le verdict ? lui demandai-je.
Elle eut une légère moue.
- Je n'ai rien, mais ils refusent de me relâcher. Explique-moi un peu pourquoi tu n'es pas ficelé à une civière comme nous ?
Son impatience me fit sourire à nouveau. J'entendais Carlisle approcher.
- Simple question de relations, dis-je d'un ton léger. Ne t'inquiète pas, je me charge de ton évasion.
J'observai attentivement son expression quand mon père entra dans la pièce. Elle écarquilla les yeux et resta bouche bée. Je grondai intérieurement. Oui, elle avait certainement remarqué la ressemblance entre nous.
- Alors, mademoiselle Swan, comment vous sentez-vous ? s'enquit Carlisle.
Il avait des manières particulièrement chaleureuses, qui mettaient rapidement à l'aise la plupart des patients. Je n'arrivais pas à voir clairement comment elles affectaient Bella.
- Très bien, répondit-elle d'un ton plat.
Carlisle accrocha ses radios au négatoscope.
- Vos radios sont bonnes. Vous avez mal à la tête ? D'après Edward, vous avez subi un sacré choc.
Elle soupira et ajouta encore « Je vais bien », mais cette fois-ci l'impatience était clairement perceptible dans sa voix. Elle me lança un regard mauvais.
Carlisle s'approcha d'elle et se mit à lui tâter doucement le crâne jusqu'à ce qu'il trouve la bosse sous ses cheveux.
Je fus pris au dépourvu par le flot d'émotions qui m'assaillirent. J'avais vu Carlisle travailler avec des humains un bon millier de fois. Des années auparavant, je l'avais même assisté – bien que seulement dans les situations où le sang n'était pas présent. Ce n'était donc pas quelque chose de nouveau pour moi, de le voir agir envers la fille comme s'il était lui aussi humain. J'avais de nombreuses fois envié son contrôle, mais cette émotion était quelque chose de totalement différent. J'enviais plus que son contrôle. J'eus mal en constatant la différence entre lui et moi – lui pouvait la toucher si doucement, sans peur, sachant qu'il ne lui ferait jamais de mal…
Elle cligna des yeux, et je remuai dans mon siège. Je dus me concentrer un moment pour retrouver une posture détendue.
- C'est douloureux ?
Son menton avait eu un léger spasme.
- Pas vraiment, dit-elle.
Une autre facette de sa personnalité se mit en place : elle était courageuse. Elle n'aimait pas montrer sa faiblesse.
Elle était probablement la créature la plus fragile que j'eusse jamais rencontrée, et elle ne voulait pas paraître faible. Un petit rire passa mes lèvres. Elle me décocha un autre regard meurtrier.
- Bon, votre père vous attend à côté, déclara Carlisle. Vous pouvez rentrer. Mais n'hésitez pas à revenir si vous avez des étourdissements ou des troubles de la vision.
Son père était là ? Je balayai les pensées dans la salle d'attente bondée, mais je ne réussis pas à trouver sa voix mentale avant qu'elle se remette à parler, l'air anxieux.
- Je ne peux pas retourner au lycée ?
- Vous feriez mieux de vous reposer, aujourd'hui, lui conseilla Carlisle.
Ses yeux papillonnèrent à nouveau vers moi.
- Et lui, il y retourne ?
Agir normalement, arranger la situation… ignorer l'effet qu'avait son regard sur moi…
- Il faut bien que quelqu'un annonce la bonne nouvelle de notre survie, dis-je.
- En fait, précisa Carlisle, la plupart des élèves semblent avoir envahi les urgences.
J'avais anticipé sa réaction cette fois – son aversion envers l'attention. Elle ne me déçut pas.
- Oh, bon sang, gémit-elle en enfouissant sa tête dans ses mains.
J'appréciai le fait d'avoir enfin deviné juste. Je commençais à la comprendre…
- Vous préférez rester ici ? lui demanda Carlisle.
- Non, non ! dit-elle rapidement, balançant ses jambes par-dessus le bord du lit.
Elle perdit l'équilibre, et s'écroula dans les bras de Carlisle. Il la retint et la remit sur ses pieds. À nouveau, l'envie me submergea.
- Ça va, dit-elle avant qu'il ne fasse de commentaire, les joues rosies.
Évidemment, cela ne dérangea pas Carlisle. Il s'assura qu'elle tenait bien debout, et la relâcha.
- Prenez un peu d'aspirine si vous avez mal, lui conseilla-t-il.
- Ça n'est pas si affreux que ça.
Carlisle sourit et signa sa feuille de sortie.
- Il semble que vous ayez eu beaucoup de chance.
Elle tourna légèrement la tête pour me toiser, le regard dur.
- À mettre sur le compte d'Edward La Chance.
- Ah oui… c'est vrai, acquiesça rapidement Carlisle, ayant entendu dans le ton de sa voix la même chose que moi.
Elle n'avait pas abandonné tous ses soupçons. Pas encore.
À toi de jouer, pensa Carlisle. Fais ce que tu penses être le mieux.
- Merci beaucoup, murmurai-je si bas et si rapidement qu'aucun des deux humains ne m'entendit.
Carlisle sourit légèrement à mon sarcasme en se tournant vers Tyler.
- J'ai bien peur que vous ne deviez rester avec nous un peu plus longtemps, déclara-t-il en commençant à inspecter les entailles laissées par les éclats du pare-brise.
Mais bon, c'était moi qui avais provoqué tous ces ennuis, il était juste que ce soit à moi de tout réparer.
Bella s'approcha délibérément de moi, ne s'arrêtant que lorsqu'elle fut suffisamment proche de moi pour que c'en soit inconfortable. Je me souvins combien j'avais souhaité, avant tout ce grabuge, qu'elle m'approche… C'était comme une parodie de ce vœu.
- Je peux te parler une minute ? siffla-t-elle.
Son haleine tiède caressa mon visage et je dus reculer d'un pas. Son attrait n'avait pas diminué d'un pouce. Chaque fois qu'elle s'approchait de moi, elle réveillait mes instincts les plus répréhensibles, les plus forts. Le venin emplit ma bouche et mon corps se prépara à l'attaquer – à l'attirer violemment vers moi et à presser sa gorge contre mes dents.
Mon esprit était plus fort que mon corps, mais tout juste.
- Ton père t'attend, lui rappelai-je, la mâchoire étroitement serrée.
Elle jeta un œil vers Carlisle et Tyler. Ce dernier ne nous prêtait aucune attention, mais Carlisle était à l'écoute de chacune des mes inspirations.
Attention, Edward.
- J'aimerais avoir une petite discussion en privé, si tu veux bien, insista-t-elle à voix plus haute.
Je voulus lui dire que justement, je ne voulais pas du tout, mais je savais que je devrais y passer à un moment ou à un autre. Autant le faire tout de suite.
J'étais en proie à bon nombre d'émotions conflictuelles en sortant de la salle, entendant ses enjambées maladroites derrière moi, alors qu'elle essayait de me suivre. J'avais un personnage à endosser à partir de maintenant. Je savais lequel – j'avais le pire rôle envisageable : je serais le méchant. Je mentirais, la ridiculiserais, serais cruel avec elle.
Cela allait à l'encontre de mes meilleures impulsions – les plus humaines, celles auxquelles je m'étais accroché durant toutes ces années. Je n'avais jamais voulu mériter sa confiance plus qu'en ce moment, où j'allais devoir réduire à néant cette possibilité.
Savoir que ce souvenir serait le dernier qu'elle aurait de moi rendait les choses encore pires. C'était ma scène d'adieux. Je me tournai vers elle.
- Alors ? demandai-je froidement.
Elle se recula légèrement en voyant mon hostilité. Ses grands yeux étaient déroutés, dans la même expression que celle qui m'avait hanté…
- Tu me dois une explication, dit-elle d'une petite voix ; son visage ivoire avait blêmi.
Il me fut difficile de conserver une voix cassante.
- Je t'ai sauvé la vie, je ne te dois rien du tout.
Elle tressaillit – voir mes mots la blesser me brûla comme de l'acide.
- Tu as juré, chuchota-t-elle.
- Bella, tu as pris un coup sur la tête, tu délires.
Son menton se redressa tout d'un coup.
- Ma tête va très bien !
Elle était en colère à présent, et cela me rendit les choses plus faciles. Je croisai son regard furieux, me composant un visage plus inamical encore.
- Que veux-tu de moi, Bella ?
- La vérité. Comprendre pourquoi tu me forces à mentir.
Ce qu'elle voulait était parfaitement justifié ; cela me frustra de devoir le lui refuser.
- Mais qu'est-ce que tu vas imaginer ?
Ma voix était presque un grognement ; et ses mots se déversèrent comme un torrent.
- Je suis sûre que tu n'étais absolument pas à côté de moi. Tyler ne t'a pas vu, alors arrête de me raconter des bobards. Ce fourgon allait nous écraser tous les deux, et ça ne s'est pas produit. Tes mains ont laissé des marques dedans, et tu as aussi enfoncé l'autre voiture. Tu n'as pas une égratignure, le fourgon aurait dû m'écrabouiller les jambes mais tu l'as soulevé…
Soudain, elle serra les dents tandis que des lames contenues se mettaient à faire briller ses yeux.
Je la regardai, l'expression railleuse, alors que je ne ressentais qu'un effroi presque admiratif : elle avait tout vu.
- Tu penses vraiment que j'ai réussi à soulever une voiture ? demandai-je, sarcastique.
Elle répondit en hochant la tête avec raideur. Ma voix prit un ton encore plus moqueur.
- Personne ne te croira, tu sais.
Elle fit un effort pour maîtriser sa colère. Lorsqu'elle me répondit, elle détacha lentement et délibérément chaque mot.
- Je n'ai pas l'intention de le crier sur les toits.
Elle le pensait vraiment, je le voyais dans ses yeux. Même furieuse et trahie, elle garderait mon secret.
Pourquoi ?
Ce choc ruina mon expression soigneusement étudiée durant une demi-seconde, avant que je ne me reprenne.
- Dans ce cas, quelle importance ? demandai-je en essayant de retrouver une voix sévère.
- Pour moi, ça en a. Je n'aime pas mentir, alors tu as intérêt à me donner une bonne raison de le faire.
Elle me demandait de lui faire confiance. Exactement comme moi, je voulais avoir la sienne. Mais c'était impossible, un pas à ne pas franchir. Je gardai une voix dure.
- Pourquoi ne pas te contenter de me remercier et oublier tout ça ?
- Merci, dit-elle en rageant silencieusement, attendant.
- Tu n'as pas l'intention de renoncer, hein ?
- Non.
- Alors…
Même si je l'avais voulu, je n'aurais pas pu lui dire la vérité. Et je ne le voulais pas. Je préférais qu'elle s'invente une histoire plutôt qu'elle sache ce que j'étais, car rien n'était pire que la vérité – j'étais un cauchemar vivant, sorti tout droit des pages d'un roman d'horreur.
- …tu risques d'être déçue.
Nous nous toisâmes. Sa colère était étrangement attachante. Comme un chaton furieux, doux et inoffensif, complètement inconscient de sa propre vulnérabilité.
Elle se mit à rougir et grinça des dents.
- Pourquoi t'es-tu donné la peine de me sauver, alors ?
Sa question n'était pas une de celles auxquelles je m'attendais, et je ne m'étais pas préparé à y répondre. Je perdis pied, sortant du rôle que je jouais. Je sentis mon masque glisser sur mon visage, et lui dis – pour une fois, la seule – la vérité.
- Je ne sais pas.
Je mémorisai son visage une dernière fois – il était toujours empreint de colère, et le sang n'avait pas encore reflué de ses joues – puis me détournai et m'éloignai d'elle.
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