Chapitre 2. A livre ouvert (part.2)

    Alors elle leva la tête, ses grand yeux marrons surpris – presque abasourdis – et pleins de questionnements silencieux. C’était la même expression qui avait obstrué mon esprit la semaine passée.
    Alors que je fixai ces yeux marrons étrangement profonds, je réalisais que la haine – cette haine que j’avais imaginée qu’elle méritait simplement parce qu’elle existait – s'était évaporée. Sans respirer, sans goûter son parfum, il m’était difficile de croire que quelqu’un d’aussi vulnérable puisse faire un jour l’objet de la haine de quelqu’un.
    Ses joues commencèrent à devenir roses, et elle ne dit rien.    
    Je gardais mes yeux sur elle, me concentrant seulement sur leur profondeur, essayant d’ignorer l’appétissante couleur que prenait sa peau. J’avais assez d’air pour parler encore un peu sans inhaler.
    - Je m'appelle Edward Cullen, dis-je, même si je savais qu’elle le savait déjà – c’était la façon le plus polie de commencer. Je n’ai pas eu la chance de me présenter la semaine dernière. Tu dois être Bella Swan.
    Elle sembla décontenancée – il y avait une petite ride entre ses yeux de nouveau. Il lui fallut une demi-seconde de trop pour formuler sa réponse.
    - Comment connais-tu mon nom ? demanda-t-elle, et sa voix trembla légèrement.
    J’avais vraiment dû la terrifier. Cela me fit me sentir coupable ; elle était totalement sans défense. Je ris doucement – c'était un son qui, je le savais, mettait les humains à l’aise. Une nouvelle fois, je fus très prudent concernant mes dents.
    - Oh, je pense que tout le monde connaît ton nom.
    Elle avait sûrement dû réaliser qu’elle était devenue le centre d’attention de cette ville ennuyeuse.
    - Tout la ville t’attendait.
    Elle fronça les sourcils comme si cette information ne lui plaisait pas. Je supposai que, timide comme elle l’était, l’attention était une mauvaise chose pour elle. Pour la plupart des humains c’était le contraire. Même s'ils ne voulaient pas être hors du troupeau, d’un autre côté, ils désiraient être sous les projecteurs pour afficher leur personnalité individuelle.
    - Non, dit-elle. Je veux dire, pourquoi m’as-tu appelée Bella ?
    - Tu préfères Isabella ?
demandai-je, perplexe, ne voyant pas où cette question allait nous amener.
    Je ne comprenais pas. Elle avait pourtant clairement exposé sa préférence plusieurs fois le premier jour. Tous les humains étaient-ils aussi incompréhensibles sans leur esprit pour me guider ?
    - Non, j’aime Bella, répondit-elle, penchant légèrement sa tête sur le côté.
    Son expression – si je la lisais correctement – était déchirée entre l'embarras et la perplexité.
    - Mais je pense que Charlie – je veux dire mon père – m'appelle Isabella derrière mon dos. Il semblerait que tout le monde ici me connaisse par ce nom.
    Son teint s’assombrit d’un ton de rose.
    - Oh, dis-je piteux, me détournant rapidement de son visage.
    Je venais juste de réaliser ce que sa question voulait réellement dire : j’avais fait un faux pas – une erreur. Si je n’avais pas écouté les conversations de tout le monde le premier jour, alors je me serais adressé à elle en utilisant son nom complet, comme tout le monde. Elle avait remarqué la différence.
    Je ressentis un léger malaise. Elle avait détecté mon erreur très rapidement. Très astucieux, surtout pour quelqu’un qui était supposé être terrifié par ma proximité.
    Mais j’avais de plus gros problèmes que de savoir quelles suspicions elle gardait verrouillées dans sa tête.
    Je n’avais plus d’air. Si je voulais parler de nouveau, je devrais inhaler.
    Il serait difficile d’éviter de parler. Malheureusement pour elle, partager cette table avec moi faisant d’elle ma partenaire de laboratoire, et nous aurions à travailler ensemble aujourd’hui. Il lui semblerait bizarre – et incroyablement malpoli – que je l’ignore pendant la leçon. Cela la rendrait plus suspicieuse, plus effrayée...
    Je m’écartai d’elle autant que je le pouvais, sans bouger de mon siège, tournant ma tête vers l’allée. Je m’arc-boutai, verrouillant mes muscles, et pris une rapide bouffée d’air, à travers ma bouche seulement.
    Ahh !
    C’était vraiment douloureux. Même sans la sentir, j’avais son goût sur ma langue. Ma gorge fut de nouveau en feu, désirant chaque morceau aussi fort que la première fois où j’avais senti son odeur, la semaine passée.
    Je serrai les dents, tentant de me ressaisir.
    - Commencez, ordonna M. Banner.
    J’eus l’impression d'utiliser chance once du contrôle que j’avais acquis durant 70 ans de dur labeur pour me retourner vers la fille, qui fixait la table, et je souris.
    - Honneur aux dames ? offris-je.
    Elle regarda mon expression de son visage ébahi, les yeux grands ouverts. Y avait-il quelque chose de bizarre dans mon expression ? Était-elle de nouveau apeurée? Elle ne parla pas.
    - Ou je peux commencer si tu le souhaites, dis-je doucement.
    - Non, dit elle, son visage passant du blanc au rouge. Je vais commencer.
    Je fixai le matériel sur la table, le microscope abîmé, la boîte de lamelles, plutôt que de regarder le sang tourbillonner sous sa peau claire. Je pris une autre bouffée rapide, à travers mes dents, grimaçai à la douleur soudaine dans ma gorge.
    - Prophase, dit elle après un examen rapide.
    Elle commença à retirer la lamelle, alors qu’elle l’avait à peine examinée.
    - Ça te dérange si je jette un coup d’œil ?
    Instinctivement – stupidement, comme si j’étais de son espèce – je tendis la main pour l'empêcher de retirer la lamelle. Pendant une seconde, la chaleur de sa peau brûla la mienne. C’était comme une impulsion électrique – sûrement bien plus chaud que les habituels 37 degrés. La chaleur remonta à travers ma main jusque dans mon bras. Elle retira sa main de sous la mienne.
    - Je suis désolé, marmonnai-je entre mes dents serrés.
    Cherchant quelque chose à regarder, je saisis le microscope et regardai brièvement dans l’oculaire. Elle avait raison.
    - Prophase, acquiesçai-je.
    Elle était encore trop perturbée pour me regarder. Respirant aussi calmement que possible à travers ma mâchoire serrée, et essayant d’ignorer ma soif féroce, je me concentrai sur ma mission très simple, écrire les mots sur la ligne appropriée de la fiche de laboratoire, et remplacer la première lamelle par la suivante.
    À quoi pensait-elle maintenant ? Qu’avait-elle ressenti, lorsque j’avais touché sa main ? La mienne avait dû lui sembler glaciale – repoussante. Voilà pourquoi elle était si silencieuse.
    Je jetai un coup d’œil à la lamelle.
    - Anaphase, me dis-je à moi même, écrivant sur la seconde ligne.
    - Puis-je ? demanda-t-elle.
    Je la regardai, surpris de voir qu’elle attendait, une main à moitié posée sur le microscope. Elle n’avait pas l’air effrayée. Pensait-elle vraiment que je m'étais trompé ?
    Je ne pus pas m'empêcher de sourire devant son visage plein d'espoir lorsque je poussai le microscope dans sa direction.
    Elle regarda dans l’oculaire avec une ferveur qui s’évanouit rapidement. Les commissures de sa bouche redescendirent.
    - La troisième lamelle ? demanda-t-elle, sans ôter son regard du microscope, mais en tendant sa main.
    Je lâchai la lamelle suivant dans sa paume, sans laisser ma peau la toucher cette fois-ci. Être assis à côté d’elle était comme se trouver à côté d’une lampe à infrarouges. Je pouvais me sentir me réchauffer légèrement grâce à sa température.
    Elle ne regarda pas la lamelle bien longtemps.
    - Interphase, dit elle nonchalamment – essayant peut-être un peu trop d’avoir l’air nonchalante – en poussant le microscope vers moi.
    Elle ne toucha pas le papier, mais attendit que j’écrive la bonne réponse – elle avait raison une nouvelle fois.
    Nous finîmes ainsi, parlant un mot à la fois, et ne rencontrant jamais le regard de l’autre. Nous étions les seuls à avoir fini – les autres élèves avaient du mal. Mike Newton semblait rencontrer quelques problèmes de concentration – il essayait de nous regarder, Bella et moi.
    J’aimerais qu’il retourne d’où il vient, pensa Mike qui me surveillait, sulfureux. Hmmm, intéressant. Je n’avais pas réalisé que le garçon nourrissait une telle malveillance à mon égard. C’était une nouveauté, due à la récente arrivée de la fille, semblait-il. Encore plus intéressant, pensai-je – à ma surprise – puisque ce sentiment était mutuel.
    Je regardai la fille une nouvelle fois, perplexe devant les dégâts et bouleversements que, malgré son ordinaire et paisible apparence, elle infligeait à ma vie.
    Ce n’était pas que je ne pouvais pas comprendre ce que Mike ruminait. En fait, elle était plutôt jolie... d’une manière peu ordinaire. Au-delà de la simple beauté, son visage était intéressant. Pas exactement symétrique – son menton étroit était décentré par rapport à ses joues, extrêmement colorées – les contrastes sombres et clairs de sa peau et de ses cheveux; et puis il y avait ses yeux, bourdonnants de secrets silencieux...
    Des yeux qui soudains transpercèrent les miens.
    Je la regardai moi aussi, essayant de découvrir l’un de ses secrets.
    - Tu as mis des lentilles ? demanda-t-elle soudainement.
    Quelle question étrange.
    - Non, dis-je en souriant presque à l'idée saugrenue d’améliorer ma vue.
    - Oh, marmonna-t-elle. Je pensais qu’il y avait quelque chose de différent dans tes yeux.
    Je me sentis soudainement encore plus froid, et réalisai que je n’étais apparemment pas le seul à essayer de découvrir des secrets aujourd’hui.
    Je haussai mes épaules raides, et je jetai un regard furieux vers l’endroit où le professeur faisait ses rondes.
    Bien sûr qu'il y avait quelque chose de différent dans mes yeux par rapport à la dernière fois qu’elle y avait plongé son regard. Pour me préparer à l’épreuve d’aujourd’hui, à cette tentation, j’avais passé le week-end entier à chasser, étanchant ma soif autant que possible, me forçant même un peu. Je m’étais saturé de sang animal, bien que cela ne fasse pas vraiment de différence comparé à ce parfum outrageux qui flottait dans l’air autour d’elle. Quand je l’avais regardée la dernière fois, mes yeux étaient noirs de soif. Maintenant, mon corps nageait dans le sang, mes yeux étaient d’un doré chaleureux. Légèrement ambrés dû à l’étanchement excessif de ma soif.
    Encore un faux pas. Si j’avais vu là où elle voulait en venir avec sa question, j’aurais pu lui répondre oui, tout simplement.
    Je m’étais assis à côté d’humains durant deux ans dans cette école, et elle était la première à m’examiner d’assez près pour noter ce changement dans la couleur de mes yeux. Les autres, quand ils admiraient la beauté de ma famille, avaient tendance à baisser les yeux rapidement quand nous leur rendions leurs regards. Ils se protégeaient, bloquant les détails de notre apparence, tentant inconsciemment de ne pas comprendre. L’ignorance faisait le bonheur de l'esprit humain.
    Pourquoi était-ce cette fille qui voyait tant de choses ?
    M. Banner s’approcha de notre table. J’inhalai avec gratitude le jaillissement d’air frais qu’il amena avec lui avec qu’il ne se mélange au parfum de la fille.
    - Alors Edward, dit-il, en regardant nos réponses, tu n’as pas jugé bon de laisser une petite chance à Isabella avec le microscope ?
    - Bella,
le corrigeai-je instinctivement. Et en fait, elle en a identifié trois sur cinq.
    Les pensées de Mr. Banner étaient sceptiques et il se tourna pour regarder la fille.
    - As-tu étudié ce chapitre auparavant ?
    Je la regardai, absorbé, tandis qu’elle souriait, l’air légèrement embrassée.
    - Pas avec des racines d’oignon.
    - De la blastula de féra ?
sonda M. Banner.
    - Oui.
    Cela le surprit. L'expérience d’aujourd’hui était tirée d’un cours un peu plus avancé. Il secoua la tête, pensif devant la fille.
    - Tu étais dans un cours avancé à Phoenix ?
    - Oui.

    Elle était donc avancée, intelligente pour une humaine. Cela ne me surprit pas.
    - Bien, dit M. Banner, plissant les lèvres. J’imagine que c’est une bonne chose que vous soyez partenaires tous les deux.
    Il se retourna et partit en marmonnant.
    - Comme ça les autres élèves auront une chance d’apprendre quelque chose par eux-mêmes, grommela-t-il.
    Je doutais que la fille ait pu entendre ça. Elle recommença à dessiner ces petits cercles sur sa pochette.
    Deux faux pas jusque-là, en seulement une demi-heure. Une piètre performance de ma part. Bien que je ne sache pas du tout ce que la fille pensait de moi – combien elle me craignait, combien elle me suspectait ? – je savais que j’aurais besoin de produire plus d’efforts pour la laisser avec une nouvelle impression de moi. Quelque chose qui noierait ses souvenirs de notre dernière rencontre, quelque peu féroces.
    - C’est dommage pour la neige, n’est-ce pas ? dis-je, répétant une conversation que j’avais entendue auprès de dizaines d’étudiants.
    Un sujet de conversation standard et ennuyeux. La météo – toujours garanti.
    Elle me fixa en proie à un doute évident – une réaction anormale à mes mots très banals.
    - Pas vraiment, dit-elle, me surprenant une nouvelle fois.
    J’essayai d’emmener cette conversation sur un chemin plus sécurisé. Elle venait d’un endroit plus clair, plus chaud – sa peau semblait refléter cela malgré sa blancheur – et le froid devait la déranger. En tout cas, mon contact froid l’avait fait.
    - Tu n’aimes pas le froid, pronostiquai-je
    - Ni l’humidité, acquiesça-t-elle.
    - Cela doit être dur pour toi de vivre à Forks.
    Peut-être n’aurais-tu pas dû venir ici, voulus-je ajouter. Peut-être devrais-tu retourner de là d'où tu viens.
    Je n’étais pas sûr de le vouloir, cependant. Je me souviendrais toujours de l’odeur de son sang – y avait-il une quelconque garantie que je ne la suive pas ? De plus, si elle partait, son esprit resterait un mystère à jamais. Un puzzle incomplet pour toujours.
    - Tu n’imagines même pas, dit-elle, d’une voix basse, regardant au loin pendant un moment.
    Ses réponses n’étaient jamais celles que j’attendais. Elles me donnaient envie de lui poser d’autres questions.
    - Alors pourquoi es-tu venue ? demandai-je, réalisant instantanément que mon ton était trop accusateur.
    La question semblait mal élevée, je mettais un peu trop mon nez dans ses affaires.
    - C’est… compliqué.
    Elle cligna de ses grands yeux, s’en tenant là, et je manquai d’imploser de curiosité – la curiosité brûlait aussi fort que la soif dans ma gorge. En fait, je trouvais qu’il m’était légèrement plus facile de respirer; la souffrance semblait plus supportable avec le temps.
    - Je pense que j’arriverai à suivre, insistai-je.
    Peut-être la simple courtoisie la pousserait-elle à continuer à me répondre tant que je serais assez malpoli pour continuer à lui poser des questions.
    Elle baissa le regard vers ses mains, silencieuse. Cela me rendit impatient ; je voulais mettre ma main sous son menton et relever sa tête pour pouvoir voir ses yeux. Mais il serait stupide – dangereux – de toucher sa peau une nouvelle fois.
    Elle leva soudainement les yeux. C’était un soulagement d’être de nouveau capable de lire ses émotions en eux. Elle parla d’une traite, bousculant ses mots.
    - Ma mère s’est remariée.
    Ah, c’était assez humain, facile à comprendre. La tristesse passa dans ses yeux clairs, et ramena la petite ride sur son front.
    - Ça n’a pas l’air bien compliqué, dis-je.
    Ma voix était douce, sans que j’aie à me forcer. Sa tristesse me rendait bizarrement impuissant, et j'espérais qu’il y ait quelque chose que je puisse faire pour qu’elle se sente mieux. Une étrange impulsion.
    - Quand est-ce arrivé ?
    - En septembre.

    Elle expira lourdement – pas vraiment un soupir. Je retins ma respiration tandis que son souffle chaud caressait mon visage.
    - Et tu n’aimes pas le type ? devinai-je, pêchant de nouvelles informations.
    - Non, Phil est sympa, dit elle, corrigeant ma supposition.
    Il y avait un léger sourire au coin de ses lèvres.
    - Trop jeune peut-être, mais assez gentil.
    Cela ne collait pas au scénario que j’avais construit dans ma tête.
    - Pourquoi n’es-tu pas restée avec eux ? demandai-je, ma voix un peu trop curieuse.
    Cela me donnait l’air d’un fouineur. Ce que j’étais, il fallait l’admettre.    
    - Phil voyage beaucoup. Il est joueur de base-ball.
    Le petit sourire s’affirma ; ce choix de carrière l’amusait.
    Je souris moi aussi, sans le choisir. Je n’essayais pas de la mettre à l’aise. Son sourire m’avait seulement donné envie de lui sourire aussi – pour être dans le secret.
    - Est-ce qu’il est connu ?
    Je faisais défiler la liste des joueurs professionnels de base-ball dans ma tête, me demandant quel Phil était le sien...
    - Non. Il ne joue pas très bien. (Nouveau sourire.) Seulement en seconde ligue. Il change souvent de club.
    La liste dans ma tête changea instantanément, et je définis une liste de possibilités en moins d’une seconde. En même temps, j’imaginais le nouveau scénario.
    - Et ta mère t’a envoyée ici pour pouvoir voyager avec lui, dis-je.
    Faire des suppositions semblait la faire plus parler que de lui poser des questions. Cela marcha encore. Son menton s'avança et elle prit un air entêté.
    - Non, elle ne m’a pas envoyée ici, dit-elle, et sa voix prit un ton dur.
    Mes suppositions l’avaient dérangée, mais je ne voyais pas bien pourquoi.
    - Je suis venue.
    Je ne pouvais pas deviner ce que cela voulait dire, ni la source de ce dépit. J’étais complètement perdu. Donc, j’abandonnai. Cette fille n’avait simplement pas de sens. Elle n’était pas comme les autres humains. Peut-être que le silence de ses pensées et son parfum n’étaient pas les seules choses inhabituelles chez elle.
    - Je ne comprends pas, admis-je, détestant l’admettre.
    Elle soupira, et plongea son regard dans mes yeux plus longtemps que ce que les humains normaux étaient capables de faire.
    - Elle est restée avec moi au début, mais il lui manquait, expliqua-t-elle doucement, son ton devenant plus désespéré à chaque mot. Ça la rendait malheureuse... donc, j’ai décidé qu’il était temps que je passe un peu de temps avec Charlie.
    La petite ride entre ses yeux se renforça.
    - Mais maintenant c’est toi qui es malheureuse, murmurai-je.
    Je ne semblais pas pouvoir m’arrêter d'émettre des hypothèses à haute voix, espérant apprendre de ses réactions. Celle-ci, par contre, ne semblait pas beaucoup m’aider.
    - Et ? dit-elle, comme si cela n’était pas un aspect à prendre en compte.
    Je continuai à plonger dans son regard, sentant que j’arrivais aux portes de son âme. Je vis dans ce seul mot où elle se plaçait elle-même dans l’ordre de ses priorités. Contrairement à la plupart des humains, ses propres besoins étaient bas dans la liste.
    En voyant cela, le mystère de la personne caché derrière cet esprit silencieux commença à s’estomper.
    - Cela ne me semble pas très juste, dis-je.
    Je haussai les épaules, essayant de paraître décontracté, essayant de dissimuler l’intensité de ma curiosité.
    Elle rit, mais il n’y avait aucun amusement dans ce son.
    - On ne te l’a donc jamais dit ? La vie est injuste.
    Je voulus rire à ces mots, mais, moi aussi, je ne sentais pas d’amusement. Je connaissais un peu les injustices de la vie.
    - Je crois bien que j’ai déjà entendu ça quelque part.
    Elle me regarda de nouveau, semblant perplexe une nouvelle fois. Ses yeux vacillèrent, et revinrent sur moi.
    - Voilà, c’est tout, me dit elle.
    Mais je n’étais pas prêt à finir cette conversation. Le petit V entre ses yeux, vestige de son chagrin, m’ennuyait. Je voulais le faire disparaître du bout des doigts. Mais, bien sûr, je ne pouvais pas la toucher. C’était trop risqué de bien des façons.
    - Tu fais bonne figure.
    Je parlai lentement, considérant toujours mes prochaines hypothèses.
    - Mais je suis prêt à parier que tu souffres plus que tu ne le laisses voir.
    Elle fit une grimace, ses yeux se plissèrent et sa bouche se transforma en une moue de travers, et elle regarda vers le fond de la classe. Elle n’aimait pas que j'aie visé juste. Elle n'était le martyre type – elle ne voulait pas de public pour voir sa douleur.
    - Est-ce que je me trompe ?
    Elle tressaillit légèrement, mais prétendit ne pas m’avoir entendu. Cela me fit sourire.
    - C’est ce que je pensais.
    - En quoi est-ce que ça te concerne ?
demanda-t-elle, le regard toujours ailleurs.
    - C’est une très bonne question, admis-je, plus à moi-même que pour lui répondre.
    Son discernement était meilleur que le mien – elle avait vu juste directement dans le cœur du sujet, pendant que je piétinais au bord, tâtonnant à l’aveuglette. Les détails de sa vie si humaine n'auraient pas dû m’importer. Il était mauvais que je m’intéresse à ce qu’elle pensait. Passé la nécessité de protéger ma famille, les pensées humaines étaient insignifiantes.
    Je n’étais pas habitué à être le moins intuitif d’une conversation. Je m’appuyais trop sur ma seconde écoute – je n’étais apparemment pas aussi perspicace que j’aimais le croire.
    La fille soupira et lança des regards noirs vers le fond de la classe. Quelque chose dans son expression furieuse était comique. Toute cette situation, toute cette conversation était comique. Personne n’avait été plus en danger venant de moi, que cette petite fille – à n’importe quel moment je pouvais, distrait par mon absorption ridicule dans la conversation, inhaler par le nez l’attaquer avant de pouvoir m'arrêter – et elle était irritée parce que je ne voulais pas répondre à sa question.
    - Est-ce que je t’agace ? demandai-je, souriant devant toute cette absurdité.
    Elle me jeta un coup d’œil rapide, puis ses yeux semblèrent piégés par mon regard.
    - Pas exactement, me dit-elle. Je m’agace moi-même en fait. Mon visage est tellement lisible – ma mère m'appelle tout le temps son livre ouvert.
    Elle fronça les sourcils, renfrognée.
    Je la fixai, émerveillé. La raison pour laquelle elle était énervée était parce qu’elle pensait que je lisais en elle trop facilement. Tellement bizarre. Je n’avais jamais déployé autant d’efforts pour comprendre quelque chose de toute ma vie – ou plutôt mon existence, puisque que vie n’était pas exactement le mot juste. Je n’avais pas vraiment de vie.
    - Au contraire, réfutai-je, me sentant étrangement... méfiant, comme s'il y avait un danger caché là, et que je ne le voyais pas.
    J’étais soudainement énervé, ce pressentiment me rendait anxieux.
    - Je te trouve très difficile à lire.
    - Tu dois être un bon lecteur,
alors, devina-t-elle, faisant sa propre supposition qui était une fois de plus, en plein dans le mille.
    - D’habitude, acquiesçai-je.
    Je souris largement, laissant mes lèvres s'étirer pour exposer une rangée de dents étincelantes, aiguisées comme des lames de rasoir.
    C’était une chose stupide à faire, mais j’avais abruptement, désespérément envie d'envoyer à cette fille un avertissement. Son corps était plus près de moi qu'auparavant, elle s’était tournée inconsciemment durant la conversation. Tous les petits signes qui suffisaient à effrayer le reste de l'humanité ne semblaient par marcher sur elle. Pourquoi n’avait-elle pas reculé de terreur devant moi ? Elle avait sûrement vu assez de mon côté sombre pour réaliser que j’étais dangereux, intuitive comme elle semblait l’être.
    Je n’eus pas le loisir de voir si ma mise en garde avait eu l’effet escompté. M. Banner interpella la classe juste à ce moment-là, et elle détourna son visage une fois de plus. Elle semblait légèrement soulagée par cette interruption, donc sûrement avait-elle compris, inconsciemment.
    Je l'espérais.
    Je reconnus cette fascination qui grandissait en moi, même en essayant de la déraciner. Je ne pouvais pas me permettre de trouver Bella Swan intéressante. Ou plutôt, elle ne pouvait pas se le permettre. Mais déjà, j’avais hâte d’avoir une autre chance de lui parler. Je voulais savoir plus de choses sur sa mère, sa vie avant de venir ici, sa relation avec son père. Tous ces petits détails insignifiants qui étofferaient un peu plus son caractère. Mais chaque seconde que je passais avec elle était une erreur, un risque qu’elle ne devait pas avoir à prendre.
    D’un air distrait, elle agita ses cheveux épais, juste au moment où je m’autorisais à prendre une autre bouffée d’air. Une vague particulièrement concentrée de son parfum frappa le fond de ma gorge.
    Ce fut comme au premier jour – comme une boule de feu. La douleur de cette brûlure sèche me tourna la tête. Je dus agripper la table une nouvelle fois pour rester sur mon siège. Cette fois, j’avais légèrement plus de contrôle. Je n’avais rien cassé, au moins. Le monstre grogna à l'intérieur, mais ne prit aucun plaisir à cette douleur. Il était trop bien attaché. Pour le moment.
    J’arrêtai complètement de respirer, et me penchai aussi loin de la fille que possible.
    Non, je ne pouvais pas me permettre de la trouver fascinante. Plus je la trouvais intéressante, plus j’avais de chances de la tuer. J’avais déjà fait deux petits faux-pas aujourd’hui. En ferais-je un troisième, un qui ne serait pas petit ?
    Dès que la sonnerie retentit, je volai à travers la classe – détruisant probablement la quelconque impression de politesse que j’avais à moitié construite durant cette heure. De nouveau, je haletai face à l’air frais et humide du dehors comme s’il s’agissait d’une cure. Je me dépêchai de mettre autant de distance que possible entre la fille et moi.
    Emmett m’attendait à l'extérieur de la salle d'espagnol. Il déchiffra mon expression agitée pendant un moment.
    Comme ça s’est passé ? demanda-t-il prudemment.
    - Personne n’est mort, marmonnai-je.
    J’imagine que c’est un bon début. Quand j’ai vu Alice séchant les cours, devant ta salle, j’ai pensé...
    Alors que nous entrions en classe, je vis ses souvenirs de quelques minutes auparavant, vues à travers la porte ouverte de sa dernière classe. Alice marchant d'un pas brusque, livide, non loin du bâtiment de sciences. Je sentis son souvenir d’une envie urgente de se lever pour la rejoindre, et sa décision de rester. Si Alice avait eu besoin d’aide, elle l’aurait demandé...
    Je fermais les yeux d’horreur, et de dégoût en m’affalant sur mon siège.
    - Je ne m’étais pas rendu compte que c’était passé si près. Je ne pensais pas que j’allais... Je n’ai pas vu que c’était si grave, murmurai-je.
    Ça ne l’était pas, me rassura-t-il. Personne n’est mort, n’est ce pas?
    - Non, dis-je à travers mes dents. Pas cette fois.
    Peut-être que ça deviendra de plus en plus facile.
    - Bien sûr.
    Ou peut-être que tu la tueras
. Il haussa les épaules. Tu ne serais pas le premier à te planter. Personne ne te jugerait trop durement. Parfois une personne sent juste trop bon. Je suis impressionné que tu aies tenu aussi longtemps.
    - Ça ne m’aide pas, Emmett.
    J’étais révolté par son acceptation de l’idée que je tuerais la fille, que c’était en quelque sorte inévitable. Était-ce sa faute si elle sentait si bon ?
    Je me souviens quand ça m’est arrivé... Il évoquait ses souvenirs, m’emmenant avec lui, un demi-siècle en arrière, sur un petit chemin, au crépuscule, où une femme d’âge mûr retirait son linge sec d’un fil tendu entre deux pommiers. Le parfum des pommes imbibait fortement l’air – le récolte était terminée et les fruits rejetés étaient éparpillés sur le sol, leurs peaux meurtries laissaient échapper leur parfum sous les nuages lourds. Le parfum d’un champ de foin fraîchement fauché était là en fond, en harmonie. Au-dessus, le ciel était violet, orangé un peu plus à l’est des arbres. Il aurait continué sur le chemin de terre serpentant et il n'aurait eu aucune raison de se souvenir de ce soir en particulier, si ce n’est qu’une soudaine brise nocturne souffla, secouant les draps blancs comme des voiles, avivant le parfum de la femme en direction d’Emmett.
    - Ah, grognai-je doucement.
    Comme si le souvenir de ma propre soif ne me suffisait pas.
    Je sais. Ça n’a pas duré une demi-seconde. Je n’ai même pas pensé à résister.
    Son souvenir devint bien trop explicite pour que je le supporte.
    Je sautai sur mes pieds, les mâchoires assez verrouillées pour couper de l’acier.
    - Esta bien, Edward ? demanda la señora Goff, surprise par mon mouvement brusque.
    Je pouvais voir mon visage dans son esprit, et je sus que j’étais loin d’avoir l’air bien.
    - Me perdona, murmurai-je, en fonçant à travers la porte.
    - Emmett, por favor, puedas tu ayuda a tu hermano ? demanda-t-elle, faisant un geste vers moi, tandis que je sortais de la pièce, sans pouvoir intervenir.
    - Sûr, l’entendis-je dire.
    Puis il fut juste derrière moi. Il me suivit de l’autre côté du bâtiment, où il me rattrapa, et posa sa main sur mon épaule. Je repoussai sa main avec une force non nécessaire. Cela aurait brisé les os d’une main humaine, et du bras qui s’y rattachaient.
    - Désolé, Edward.
    - Je sais.

    Je pris quelques bouffées d’air, essayant d’éclaircir ma tête et mes poumons.
    - C’est à ce point ? demanda-t-il, essayant de ne pas penser au parfum et au goût de son souvenir en me le demandant, et sans vraiment y réussir.
    - Pire Emmett, pire.
    Il fut silencieux pendant un moment.
    Peut-être...
    - Non, ce ne serait pas mieux si j’en finissais. Retourne en classe, Emmett. Je veux être seul.

    Il se retourna sans ajouter un seul mot ou une seule pensée, et s’en alla rapidement. Il dirait à la prof d’espagnol que j’étais malade, ou que je séchais, ou que j’étais un vampire dangereusement hors de contrôle. Son excuse importait-elle vraiment ? Peut-être ne reviendrais-je pas. Peut-être aurais-je à partir.
    Je retournai de nouveau à ma voiture, pour attendre la fin des classes. Pour me cacher. De nouveau.
    J’aurais dû utiliser ce temps pour prendre une décision, ou essayer de soutenir mes résolutions, mais, comme un drogué, je me retrouvai à chercher à travers les balbutiements de pensées émanant des bâtiments. Les voix familières sortaient du lot, mais je n’étais pas intéressé par les visions d’Alice ou les réflexions de Rosalie à ce moment-là. Je trouvais facilement Jessica, mais la fille n’était pas avec elle, alors je continuai de chercher. Les pensées de Mike Newton captèrent mon attention, et je la localisai finalement, en cours de gym avec lui. Il était mécontent, parce que je lui avais parlé aujourd’hui en cours de biologie. Il ressassait sa réponse lorsqu’il avait amené le sujet...
    Je ne l’avais jamais vraiment vu parler à quelqu’un plus que quelques mots ça ou là. Bien sûr, il a décidé de trouver Bella intéressante. Je n’aime pas la façon dont il la regarde. Mais elle ne semble pas vraiment enthousiaste à son sujet. Qu’est ce qu’elle a dit ? "Je me demande ce qui lui a pris lundi dernier". Quelque chose comme ça. Ça n’avait pas l’air de la toucher. Ça n’a pas pu être une vraie conversation...
    Il balaya son pessimisme en continuant de la sorte, réjoui à l’idée que Bella n’avait pas été très intéressée par notre échange. Cela m’ennuya plus qu’il n’aurait été acceptable, alors j'arrêtai de l’écouter.
    Je mis un CD de musique violente dans la stéréo, puis j’augmentai le volume jusqu’à noyer les autres voix. Je devais me concentrer très fort sur la musique pour m'empêcher de dériver de nouveau vers les pensées de Mike, à espionner la fille qui ne se doutait de rien.
    Je trichai quelques fois, vers la fin de l’heure. Sans espionner, essayai-je de me convaincre. Je me préparais simplement. Je voulais savoir exactement quand elle quitterait le gymnase, quand elle serait sur le parking. Je ne voulais pas qu’elle me prenne par surprise.
    Tandis que les étudiants commençaient à sortir en file du gymnase, je sortis de la voiture, pas certain de ce que j’étais en train de faire. La pluie était fine – je l’ignorai tandis qu’elle imprégnait doucement mes cheveux.
    Voulais-je qu’elle me voie ? Espérais-je qu’elle viendrait me parler ? Qu'étais-je en train de faire ?
    Je ne bougeai pas, même si j’essayais de me convaincre de retourner dans la voiture, ne sachant pas quel comportement était le plus répréhensible. Je gardais mes bras croisés sur la poitrine, et respirais peu profondément en la regardant marcher doucement vers moi, les coins de sa bouche abaissés. Elle ne me regarda pas. Quelques fois, elle jeta des coups d’œil aux nuages, faisant une grimace, comme s’ils l'offensaient.
    Je fus déçu lorsqu’elle atteignit sa voiture avant de passer devant moi. M’aurait-elle parlé ? Lui aurais-je parlé ?
    Elle entra dans une camionnette Chevrolet rouge délavée, un engin rouillé plus vieux que son père. Je la regardai démarrer le camion – le vieux moteur rugit plus fort que n’importe quel véhicule dans le parking – puis elle tendit les mains en direction de son chauffage. Le froid lui était inconfortable – elle ne l’aimait pas. Elle peigna ses cheveux épais avec ses doigts, tenant ses boucles devant le souffle d’air chaud, comme si elle essayait de les sécher. J’imaginai l’odeur qui devait se répandre dans la cabine du camion, puis rapidement, je chassai cette pensée.
    Elle jeta un coup d’œil aux alentours en se préparant à reculer, et finalement regarda dans ma direction. Elle me fixa elle aussi pendant une demi-seconde, et tout ce que je pus lire dans ses yeux était de la surprise avant qu’elle ne détache ses yeux, et fasse reculer brutalement le camion. Il grinça de nouveau pour s'arrêter, l’arrière de la fourgonnette manquant de peu d’entrer en collision avec la petite voiture d’Erin Teague.
    Elle jeta un regard dans son rétroviseur, sa bouche grande ouverte d’humiliation. Lorsque la seconde voiture passa devant elle, elle vérifia tous ses angles morts deux fois et centimètre par centimètre, s’extirpa du parking si précautionneusement que cela me fit sourire. C’était comme si elle pensait qu’elle était dangereuse dans cette camionnette délabré.
    La pensée de Bella Swan puisse être un danger pour qui que ce soit, peu importe comment elle conduisait, me fit rire tandis que la fille me passait devant, regardant droit devant elle.

Présentation

  • : Midnight Sun - Traduction
  • Midnight Sun - Traduction
  • : Twilight traduction stephenie meyer Midnight sun Littérature
  • : La traduction du cinquième tome de la série Fascination (Twilight) de Stephenie Meyer : Midnight Sun ! Midnight Sun en français, c'est pas beau ça ?? Les chapitres sont juste en dessous, et ne sont pas dans l'ordre. Ceux manquant seront rajoutés sous peu. Certains ont été traduits et corrigés par Sophie, que je remercie énormément au passage. Vous trouverez aussi les Extras et Outtakes, petits cadeaux de Stephenie Meyer, qui sont évidemment traduits. Bonne lecture les mordus.
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