Chapitre 11. Interrogations (Part. 2)
Plus que je ne lui plais ? Comment en était-elle arrivée à cette conclusion ? Mais je ne sais pas si j’arriverai à changer ça ?
Qu’est-ce que c’était censé vouloir dire ? Je ne trouvais pas d’explication rationnelle à ces mots. Ils n’avaient pratiquement aucun sens.
Il semblait que je ne pouvais rien prendre pour acquis. Des choses évidentes, parfaitement logiques, se retrouvaient complètement déformées et inversées dans son cerveau bizarre.
Plus que je ne lui plais ? Peut-être ne devrais-je plus me fier à cet établissement.
Je jetai un regard furieux à l'horloge, grinçant des dents. Comment de simples minutes pouvaient-elles paraître si incroyablement longues à un immortel comme moi ? Où était passé
mon don pour relativiser les choses ?
Mes mâchoires restèrent serrées durant tout le cours de mathématiques de M. Varner. J’entendis plus de son cours que du mien. Bella et Jessica ne parlaient plus, mais
Jessica jeta plusieurs fois des regards vers Bella, voyant son visage devenir écarlate une nouvelle fois sans raison apparente.
Le déjeuner se faisait attendre.
Je n’étais pas sûr que Jessica puisse obtenir certaines des réponses que j’attendais avant la fin du cours, mais Bella fut plus rapide qu’elle.
Dès que la sonnerie retentit, Bella se retourna vers Jessica.
- En Anglais, Mike m’a demandé si tu m’avais dit quelque chose à propos de lundi soir, dit Bella, un sourire à la commissure de ses lèvres.
Je savais ce qu’elle faisait – l'attaque était la meilleure des défenses.
Mike a posé des questions sur moi ? La joie envahit l’esprit de Jessica en un instant, douce, irréfléchie, sans cette pointe sournoise qu’elle
avait d’habitude.
- Tu déconnes ? Qu’est ce que tu lui as dit ?
- Je lui ai dit que tu t’étais beaucoup amusée – il avait l’air ravi.
- Dis-moi exactement ce qu’il t’a dit, et ta réponse exacte !
C’était tout ce que je tirerais de Jessica aujourd’hui, apparemment. Bella souriait comme si elle pensait la même chose. Comme si elle avait gagné cette manche.
Eh bien, le déjeuner serait une autre histoire. Je m'assurerais de lui soutirer plus de réponses que Jessica.
Je ne supportai plus de vérifier les pensées de Jessica durant la dernière heure. Je n’avais plus aucune patience pour ses pensées obsessionnelles envers Mike Newton. J’en avais
plus qu’assez de lui depuis deux semaines. Il pouvait s'estimer heureux d’être encore en vie.
Alice et moi nous contentâmes de nous mouvoir d'un pas apathique pendant le cours de gym ; nous marchions toujours ainsi lorsqu’il s’agissait d’activité physique impliquant des
humains. Elle était ma partenaire, naturellement. C’était le premier jour de badminton. Je soupirai d’ennui, bougeant la raquette au ralenti pour renvoyer le volant. Lauren Mallory était de l’autre
côté ; elle le rata. Alice faisait virevolter sa raquette comme une matraque, fixant le plafond.
Nous détestions tous la gym, surtout Emmett. Truquer les matchs était un affront à sa philosophie personnelle. Le cours de gym semblait pire aujourd’hui que d’habitude – je me
sentais aussi irrité qu'Emmett.
Avant que ma tête n’explose sous l’effet de l'impatience, le coach Clapp arrêta les matchs et nous fit sortir plus tôt. J’étais ridiculement reconnaissant qu’il ait loupé son
petit déjeuner – une nouvelle tentative de régime –, la faim qui en résultait le pressant à quitter le campus pour aller trouver un déjeuner bien gras quelque part. Il se promit de le retenter le
lendemain...
Cela me donna assez de temps pour arriver au bâtiment de sciences avant que le cours de Bella ne finisse.
Amuse-toi bien, pensa Alice en partant retrouver Jasper. Plus que quelques jours à patienter. Je suppose que tu ne diras pas bonjour à Bella de ma
part, n’est-ce pas ?
Je secouai la tête, exaspéré. Depuis quand les voyants étaient-ils aussi suffisants ?
Pour ton information, il va faire super beau ce week-end, tu ferais mieux de réarranger tes plans.
Je soupirai en continuant dans la direction opposée. Elle était suffisante, mais définitivement utile.
Je m’adossai au mur devant de la porte, attendant. J’étais assez près pour entendre la voix de Jessica à travers le mur, aussi bien que ses pensées.
- Tu ne vas pas t'asseoir avec nous aujourd’hui, n’est ce pas ? Elle a l’air toute... gaie. Je parie qu’il y a une tonne de trucs qu’elle ne m’a pas
dits.
- Je ne crois pas, répondit Bella, bizarrement incertaine.
Ne lui avais-je pas promis que je passerais le déjeuner avec elle ? À quoi pensait-elle ?
Elles sortirent de la classe ensemble, et leurs yeux s’écarquillèrent lorsqu’elles me virent. Mais je ne pouvais entendre que Jessica.
Sympa. Wow. Oh oui, il y beaucoup plus que ce qu’elle m'a raconté. Peut-être que je l'appellerai ce soir... Ou peut-être que je ne devrais pas l’encourager. Ouais.
J'espère qu’il va se lasser d’elle rapidement. Mike est mignon, mais... wow.
- On se voit plus tard, Bella.
Bella s'avança vers moi, s'arrêtant à quelques pas, toujours aussi incertaine. Sa peau était rose au niveau des joues.
Je la connaissais assez bien désormais pour être sûr que cela n’était pas une hésitation due à la peur. Apparemment, il s’agissait plus d’un fossé qu’elle imaginait entre ses
sentiments et les miens. Plus que je ne lui plais. Absurde.
- Bonjour, lui dis-je d'une voix légèrement brusque.
Son visage s’éclaira
- Salut.
Elle ne semblait pas encline à dire quoi que ce soit d’autre, alors je l'accompagnai jusqu’à la cafétéria, elle marcha silencieusement à mes côtés.
Le coup de la veste avait fonctionné – son parfum ne me faisait plus l’effet d'une explosion à présent. C’était juste une intensification de la douleur que je ressentais déjà. Je
pouvais l’ignorer plus facilement que je ne l’aurais jamais cru possible.
Bella était agitée en faisant la queue, jouant distraitement avec sa fermeture éclair, se balançant d’un pied à l’autre. Elle me jetait souvent des coups d’œil, mais dès qu’elle
rencontrait mon regard, elle regardait par terre, embarrassée. Était-ce parce que tant de gens nous regardaient ? Peut-être pouvait elle entendre les murmures bruyants – la rumeur étaient aussi
bien verbale que mentale aujourd’hui.
Ou peut-être se rendait-elle compte, au vu de mon expression, qu’elle allait avoir des problèmes.
Elle ne dit rien jusqu’à ce que je récupère son déjeuner. Je ne savais pas ce qu’elle aimait – pas encore – alors je pris un peu de tout.
- Qu’est ce que tu fais ? siffla-t-elle, la voix basse. Tu ne prends pas tout ça pour moi ?
Je secouai la tête, et poussai le plateau jusqu’à la caisse.
- La moitié est pour moi, bien sûr.
Elle haussa un sourcil, sceptique, mais n'ajouta rien tandis que je payais pour la nourriture et l’escortais à la table où nous nous étions assis la semaine précédente, juste
avant l'expérience désastreuse sur les groupes sanguins. Il me semblait que c'était plus que quelques jours auparavant. Tout était différent à présent.
Elle s’assit en face de moi. Je poussai le plateau dans sa direction.
- Prends ce que tu veux, lui dis-je, encourageant.
Elle prit une pomme, et la tourna dans sa main, le regard spéculatif.
- Je suis curieuse.
Quelle surprise.
- Que ferais-tu si quelqu’un te défiait de manger de la nourriture ? continua-t-elle, la voix basse pour ne pas être entendue des oreilles humaines.
Les oreilles d’immortels étaient une autre histoire, si ces oreilles-là prêtaient attention. J’aurais probablement dû leur en toucher un mot auparavant...
- Tu es toujours curieuse, me plaignis-je.
Oh, et puis tant pis. Ce n’était pas comme si je n’avais pas eu à manger avant. Cela fait partie de la mascarade. Une partie pas très plaisante. J’attrapai la chose la plus
proche de moi, et soutins son regard en mordant un petit bout de cette chose. Sans regarder, je n’aurais su dire de quoi il s’agissait. C’était gluant, visqueux et repoussant, comme toute
nourriture humaine. Je mâchai promptement et avalai, essayant de m'empêcher de grimacer. Le morceau de nourriture descendit lentement et inconfortablement le long de ma gorge. Je soupirai en
pensant que j’allais m’étouffer plus tard en le recrachant. Répugnant.
Bella était choquée. Impressionnée.
Je voulus lever les yeux au ciel. Bien sûr, nous avions perfectionné notre petite supercherie.
- Si quelqu’un te défiait de manger de la terre, tu pourrais le faire, n’est-ce pas ?
Son nez se fronça, et elle sourit.
- Je l’ai fait une fois... c’était un pari. Ce n’était pas si horrible.
- J’imagine que je ne dois pas être surpris, ris-je.
Ils ont l’air intimes, non ? Un bon langage corporel. Je donnerai mon opinion à Bella plus tard. Il se penche vers elle comme il devrait le faire s'il était
intéressé. Il a l’air intéressé. Il a l’air... parfait. Jessica soupira. Mmm.
Je croisai les yeux curieux de Jessica, elle se détourna nerveusement, gloussant avec la fille à côté d’elle.
Hmm, c’est probablement mieux de me contenter de Mike. La réalité, pas de fantasmes...
- Jessica est en train d’analyser tout ce que je fais, informai-je Bella. Elle te retranscrira le tout plus tard.
Je poussai l’assiette pleine de nourriture vers elle – de la pizza, réalisai-je – me questionnant sur le meilleur moyen d’entamer le sujet. Mon ancienne frustration
resurgit lorsque les mots se répétèrent dans ma tête : Plus que je ne lui plais. Mais je ne sais pas si j’arriverai à changer ça.
Elle mordit dans la même part de pizza. Cela m’étonna de voir à quel point elle avait confiance. Bien sûr, elle ne savait pas que j’étais venimeux – même si le fait de partager
de la nourriture ne la tuerait pas. Tout de même, je m’attendais à ce qu’elle me traite différemment. Comme quelque chose d’autre. Elle ne le faisait jamais – du moins pas de façon négative...
Je commencerais doucement.
- Alors comme ça, la serveuse était jolie ?
Elle souleva un sourcil de nouveau.
- Tu n’as vraiment pas remarqué ?
Comme si une femme pouvait espérer détourner mon attention de Bella. Absurde, une fois de plus.
- Non. Je ne lui prêtais pas attention. J’avais autre chose en tête.
Et le fin corsage qu'elle portait ce soir-là n'avait pas été la moindre de ces choses… Heureusement qu’elle avait cet horrible sweater aujourd’hui.
- Pauvre fille, dit Bella en souriant.
Elle aimait le fait que je n’aie pas du tout trouvé la serveuse à mon goût. Je pouvais le comprendre. Combien de fois avais-je souhaité paralyser Mike Newton en cours de biologie
?
Elle ne pouvait pas réellement penser que ses sentiments humains, fruit de dix-sept courtes années de mortelle, puissent être plus forts que ces passions immortelles que j’avais
bâties en moi en un siècle.
- Il y a quelque chose que tu as dit à Jessica... (Je ne pouvais pas garder un ton décontracté.) Eh bien, ça me dérange.
Elle fut immédiatement sur la défensive.
- Je ne suis pas surprise que tu aies entendu quelque chose qui ne t’a pas plu. Tu sais ce qu’on dit des oreilles indiscrètes.
Les oreilles indiscrètes n’entendent jamais de compliments, c’était ce qu'on disait.
- Je t’avais prévenue que j’écouterais, lui rappelai-je.
- Et je t’avais prévenu que tu ne voudrais pas savoir tout ce que je pense.
Ah, elle repensait au moment où je l’avais fait pleurer. Le remords durcit ma voix.
- C’est vrai. Mais tu n’as pas tout à fait raison cependant. Je veux savoir tout ce que tu penses – tout. J’aimerais juste... que tu ne penses pas certaines choses.
Un autre demi-mensonge. Je savais que je ne devais pas vouloir qu’elle m’aime. Mais je le voulais. Bien sûr que je le voulais.
- C’est une sacrée distinction, marmonna-t-elle, me regardant avec hargne.
- Mais ce n’est pas exactement le sujet du moment.
- Alors c’est quoi ?
Elle se pencha vers moi, la main soutenant légèrement sa gorge. Cela attira mes yeux – me déconcentra. Combien cette peau devait être douce...
Concentre-toi, m’ordonnai-je.
- Crois-tu réellement que tu es plus attirée par moi que moi par toi ? demandai-je.
La question me sembla ridicule, comme si les mots étaient brouillés.
Ses yeux étaient grands ouverts, et sa respiration s'arrêta. Elle détourna le regard, clignant des yeux très vite. Sa respiration se transforma en faible halètement.
- Tu le fais encore, murmura-t-elle.
- Quoi ?
- M’éblouir, admit-elle, rencontrant prudemment mes yeux.
- Oh.
Hmm. Je ne savais pas trop quoi faire à ce propos. Je ne savais pas non plus si je voulais ne plus l’éblouir. J’étais toujours excité de savoir que je le pouvais. Mais cela
n’aidait pas la progression de la conversation.
- Ce n’est pas ta faute, soupira-t-elle. Tu ne peux pas t’en empêcher.
- Est-ce que tu vas répondre à ma question ? demandai-je.
Elle fixa la table.
- Oui.
Ce fut tout ce qu’elle dit.
- Oui, tu vas répondre à ma question, ou oui c’est vraiment ce que tu penses ? demandai-je, impatient.
- Oui, c’est vraiment ce que je pense, dit-elle sans lever les yeux.
Il y avait une légère pointe de tristesse dans sa voix. Elle rougit de nouveau, ses dents bougeant inconsciemment pour tripoter se lèvres.
Abruptement, je réalisai que cela lui coûtait de l’admettre, car elle y croyait vraiment. Et je n’étais pas meilleur que ce lâche de Mike, lui demandant de confirmer ses
sentiments avant de confirmer les miens. Cela ne comptait pas que j'aie eu l'impression que mes sentiments étaient transparents. Je ne l’avais pas convaincue, je n’avais aucune excuse.
- Tu as tort, promis-je.
Elle devait entendre la tendresse dans ma voix. Bella leva des yeux opaques, ne laissant rien transparaître.
- Tu ne peux pas le savoir, murmura-t-elle.
Elle pensait que je sous-estimais ses sentiments pour moi parce que je ne pouvais pas entendre ses pensées. Mais, en réalité, le problème était qu’elle sous-estimait les
miens.
- Qu’est-ce qui te fait penser ça ? questionnai-je.
Elle me fixa, une ride entre ses sourcils, se mordant toujours les lèvres. Pour la millionième fois, j'espérai désespérément pouvoir l’entendre.
J’étais sur le point de la supplier de me dire avec quelles pensées elle se débattait, mais elle leva un doigt pour m'empêcher de parler.
- Laisse-moi réfléchir, exigea-t-elle.
Tant qu’elle organisait simplement ses pensées, je serais patient.
Ou je pouvais faire semblant de l’être.
Elle pressa ses mains l’une contre l’autre, croisant et décroisant ses doigts fins. Elle regarda ses mains comme si elles appartenaient à quelqu’un d’autre lorsqu’elle parla.
- Eh bien, si on laisse de côté ce qui semble évident, murmura-t-elle, parfois... je ne suis pas sûre – je ne sais pas comment lire dans les esprits, moi – mais
parfois on dirait que tu essaies de dire au revoir quand tu dis autre chose.
Elle ne leva pas les yeux.
Elle s'était aussi rendue compte de ça ? Avait-elle compris que seuls ma faiblesse et mon égoïsme me gardaient près d’elle ? Était-ce pour cela qu'elle se méprenait sur mon
compte?
- Perspicace, soufflai-je, puis je regardai avec horreur la douleur envahir son visage.
Je me dépêchai de contredire cette supposition.
- Pourtant, c’est exactement pour cela que tu as tout faux, commençai-je avant de faire une pause, me souvenant les premiers mots de son explication.
Ils me dérangeaient, même si je n’étais pas sûr de complètement les comprendre.
- Que veux-tu dire par évident ?
- Eh bien, regarde moi, dit elle.
Je la regardai. Je ne faisais que la regarder depuis le début. Que voulait-elle dire?
- Je suis absolument ordinaire, expliqua-t-elle. Enfin, sauf pour toutes ces mauvaises choses, comme frôler la mort, ou être si maladroite que j’en suis presque
handicapée. Et regarde- toi.
Elle éventa l’air de sa main en l'agitant dans ma direction, comme si elle présentait un argument tellement évident que cela n’avait pas besoin d’être dit à haute voix.
Elle se trouvait ordinaire ? Bête, bornée, aveugle comme Jessica ou Mrs Cope ? Comment ne pouvait-elle pas se rendre compte qu’elle était la plus belle... la plus exquise... Ces
mots n’étaient même pas assez forts.
Et elle n’en savait rien.
- Tu n’as pas une idée très juste de toi-même, tu sais, lui dis-je. J’admets que tu es irrécupérable en ce qui concerne les problèmes...
Je ris sans humour. Je ne trouvais pas le destin maléfique qui la hantait amusant le moins du monde. Sa maladresse, par contre, était plutôt drôle. Attachante. Me croirait-elle
si je lui disais qu’elle était magnifique, à l'intérieur comme à l'extérieur ? Peut-être trouverait-elle la corroboration plus persuasive.
- Mais tu n’as pas entendu ce que tous les garçons humains pensaient de toi le tout premier jour.
Ah, l'espoir, le frisson, la ferveur de ces pensées. La vitesse à laquelle elles s’étaient transformées en impossibles fantasmes. Impossibles parce qu’elle ne désirait
aucun d’eux.
J’étais celui à qui elle avait dit oui.
Mon sourire dut lui paraître trop sûr de lui.
Son visage était plein de surprise.
- Je ne te crois pas, marmonna-t-elle.
- Crois-moi là-dessus – tu es l’opposé d’une personne ordinaire.
Son existence seule justifiait la création du monde entier.
Elle n’était pas accoutumée à se faire complimenter, je pouvais le voir. Une autre chose à laquelle elle devrait s’habituer. Elle rougit puis changea de sujet.
- En tout cas, moi, je ne te dis pas au revoir.
- Ne vois-tu pas ? C’est ce qui prouve que j’ai raison. Je t’apprécie plus que toi, parce que si je peux le faire...
Serais-je un jour assez altruiste pour faire ce qui était juste ? Je secouai ma tête de désespoir. Je devrais trouver la force. Elle méritait d’avoir une vie. Pas celle qu'Alice
avait prévue pour elle.
- Si partir est la bonne chose à faire...
Et cela devait être la bonne chose, n’est ce pas ? Il n’y avait pas d’ange imprudent. Bella n'était pas à sa place avec moi.
- Alors je pourrais souffrir pour m'empêcher de te faire du mal, pour que tu sois en sécurité.
En disant ces mots, j'espérai qu’ils puissent être vrais.
Elle me jeta un regard furieux. D’une certaine façon, mes mots ne l’avaient pas effrayée.
- Et tu penses que je ne ferais pas pareil à ta place ? demanda-t-elle furieuse.
Tellement furieuse – tellement douce et fragile. Comment pourrait-elle un jour faire du mal à quelqu’un ?
- Tu n’auras jamais à faire ce genre de choix, lui dis-je, de nouveau déprimé par l’immense différence entre nous deux.
Elle me fixa, l’inquiétude remplaçant la colère dans ses yeux, amenant son front à se plisser. Il y avait quelque chose de vraiment tordu dans l’ordre de l’univers si quelqu’un
d’aussi bon et si fragile ne méritait pas un ange gardien pour la protéger.
Eh bien, pensai-je avec humour noir, au moins elle a un vampire gardien.
Je souris. Combien j’aimais cette excuse qui me permettait de rester.
- Bien sûr, te garder en vie commence à être une occupation à part entière qui requiert ma présence constante.
Elle sourit aussi.
- Personne n’a essayé d’en finir avec moi aujourd’hui, dit-elle à la légère, puis son visage se fit hésitant durant une demi-seconde avant que ses yeux ne redeviennent
opaques.
- Pas encore, ajoutai-je sèchement.
- Pas encore, acquiesça-t-elle à ma surprise.
Je m’attendais à ce qu’elle démente son besoin d’être protégée.
Comment peut-il ? Cet abruti égoïste ! Comment peut-il nous faire ça ? Les pensées perçantes de Rosalie brisèrent ma concentration tant elle
paraissait les hurler.
- Calme-toi, Rose, entendis-je Emmett murmurer de l’autre côté de la cafétéria.
Son bras était autour des épaules de Rosalie, la serrant fort contre lui – la retenant. Désolée, Edward, pensa Alice, honteuse. Elle a
deviné que Bella en savait trop à cause de votre conversation..., et puis ça aurait été pire si je ne lui avais pas dit la vérité tout de suite. Crois-moi là-dessus.
Je tressaillis à l’image mentale qui suivit, à ce qui serait arrivé si j’avais dit à Rosalie que Bella savait que j’étais un vampire, à la maison, où Rosalie n’avait pas à sauver
les apparences. Il faudrait que je cache mon Aston Martin quelque part hors de l’Etat si elle ne se calmait pas avant la fin des cours. Imaginer ma voiture préférée mutilée et brûlée était
contrariant – mais je savais que je méritais cette vengeance.
Jasper n’était pas très content non plus.
Je m’occuperais des autres plus tard. Je n’avais pas beaucoup de temps à passer avec Bella, et je n’allais pas le gâcher. Et entendre Alice me rappela que j’avais quelques
affaires à régler.
- J’ai une autre question, dis-je, éteignant les pensées hystériques de Rosalie.
- Mince, dit Bella en souriant.
- Tu dois vraiment aller à Seattle ce samedi ou est-ce que c’est juste une excuse pour repousser tes admirateurs ?
Elle me fit une grimace.
- Tu sais, je ne t’ai toujours pas pardonné pour le truc avec Tyler. C’est ta faute s'il se fait des illusions en se persuadant qu’il va m’emmener au bal de fin d’année.
- Oh, il aurait bien trouvé un moyen de te demander sans que je ne l’aide – je voulais juste voir ta tête.
Je riais à présent, me souvenant son expression effarée. Rien de ce que je lui avais raconté sur mon histoire sombre ne l’avait jamais fait paraître si horrifiée. La vérité ne
l’effrayait pas. Elle voulait être avec moi. Stupéfiant.
- Si je t’avais demandé, tu m’aurais repoussé ?
- Probablement pas, dit-elle. Mais j’aurais annulé plus tard – feignant une maladie ou une entorse à la cheville.
Bizarre.
- Pourquoi ferais-tu ça ?
Elle secoua la tête, comme si elle était déçue que je n'aie pas saisi du premier coup.
- Tu ne m’as jamais vue en gym, j’imagine, mais je pensais que tu aurais compris.
Ah.
- Est-ce que tu fais référence au fait que tu ne peux pas traverser une surface plate et stable sans trouver un moyen de trébucher sur quelque chose ?
- Evidemment.
- Ça ne sera pas un problème. Tout est dans le cavalier.
Pendant une brève fraction de seconde, je fus envahi par l’idée de la tenir dans mes bras pour une danse – où elle porterait sûrement quelque chose de joli et délicat
plutôt que ce sweater hideux.
Avec une clarté parfaite, je me souvins de la sensation de son corps sous le mien après que j’ai écarté le van de son chemin. Plus fort que la panique, le désespoir ou la
contrariété, je pouvais très bien me souvenir de cette sensation. Elle avait été si chaude et si douce, son corps épousant si bien la forme de mes bras de pierre…
Je m’arrachai à ce souvenir.
- Mais tu ne m’as répondu, dis-je rapidement, l'empêchant de se disputer avec moi sur sa maladresse, comme elle semblait prête à le faire. Es-tu résolue à aller à
Seattle ou est-ce que ça t'irait que nous fassions quelque chose de différent ?
Sournois – lui laisser le choix sans lui donner l’opportunité de se débarrasser de moi ce jour-là. C’était injuste de ma part. Mais je lui avais fait une promesse la nuit
dernière... Et j’aimais assez l’idée de la remplir – presque autant que cette idée me terrifiait.
Le soleil brillerait samedi. Je pourrais lui montrer le vrai moi, si j’étais assez fort pour supporter son horreur et son dégoût. Je connaissais l’endroit parfait pour prendre un
tel risque...
- Je suis ouverte à toutes les options, dit Bella. Mais j’ai une faveur à te demander.
Un oui nuancé. Qu’attendait-elle de moi ?
- Quoi ?
- Est-ce que je peux conduire ?
Était-ce une blague ?
- Pourquoi ?
- Eh bien, surtout parce que quand j’ai dit à Charlie que j’allais à Seattle, il m’a spécifiquement demandé si j’y allais seule, et à ce moment-là, c’était le cas. S'il me
redemande, je ne lui mentirai probablement pas, mais je ne pense pas qu’il le fera, et laisser ma camionnette à la maison ramènerait le sujet inutilement. Et en plus, ta façon de conduire
m’effraie.
Je levai les yeux au ciel.
- Parmi toutes les choses qui pourraient t’effrayer, tu te préoccupes seulement de ma conduite.
Vraiment, son cerveau fonctionnait à l’envers. Je secouai la tête, dégoûté.
Edward, appela Alice avec urgence.
Soudain je vis à un halo de lumière, coincé dans une des visions d’Alice.
Il s’agissait d’un endroit que je connaissais bien, l’endroit où je comptais emmener Bella – une petite clairière où personne n’allait jamais à part moi-même. Un jolie petit
endroit au calme ou je pouvais compter me retrouver seul – assez loin des sentiers ou des habitations humaines, là où même mon esprit pouvait trouver paix et silence.
Alice la reconnut elle aussi, parce qu’elle m’y avait vu peu de temps auparavant dans une autre de ses visions – une des visions indistinctes et vacillantes qu’elle m’avait
montrées le jour où j’avais sauvé Bella du van.
Dans cette vision vacillante, je n’avais pas été seul. Et maintenant, c’était clair – Bella était là-bas avec moi. Donc j’étais assez courageux. Elle me regarda, un arc-en-ciel
dansant sur son visage, les yeux indescriptibles.
C’est le même endroit, pensa Alice, l’esprit plein d’une horreur qui ne correspondait pas à la vision. De la tension à la limite, mais de l’horreur ? Que
voulait-elle dire, le même endroit ?
Puis je la vis.
Edward ! protesta Alice avec virulence. Je l’aime, Edward !
J’éteignis brutalement sa voix mentale.
Elle n’aimait pas Bella comme moi je l’aimais. Sa vision était impossible. Fausse. Elle était aveuglée par quelque chose, voyant l’impossible.
À peine une demi-seconde s’était écoulée. Bella avait l’air curieuse, attendant que j’approuve sa requête. Avait-elle remarqué le flash d'appréhension ou avait-il été trop rapide
pour elle ?
Je me concentrai sur elle, sur notre conversation inachevée, repoussant Alice et ses mauvaises visions loin de mes pensées. Elles ne méritaient pas mon attention.
Je n’étais pas capable de garder un ton joueur, toutefois.
- Ne veux-tu pas dire à ton père que tu passeras la journée avec moi ? demandai-je, les ténèbres envahissant ma voix.
Je repoussai les visions une nouvelle fois, essayant de les éloigner au maximum, les empêcher de clignoter dans ma tête.
- Charlie, moins il en sait, mieux il se porte dit Bella, sûre de cette déclaration. Où va-t-on de toute façon ?
Alice avait tort. Complètement tort. Il n’y avait aucune chance que cela se produise. C’était juste une vieille vision, invalide à présent. Les choses avaient changé.
- Il fera beau, dis-je doucement, luttant contre ma panique et mon indécision.
Alice avait tort. J’allais continuer comme si je n’avais rien vu, rien entendu.
- Donc, je ne peux pas être vu en public... et tu peux rester avec moi si tu veux.
Bella comprit tout de suite ce que cela impliquait ; ses yeux étaient brillants et enthousiastes.
- Et tu me montreras ce que tu m’as expliqué, à propos du soleil ?
Peut-être, comme bien des fois auparavant, que réactions seraient-elles à l’opposé de ce que j'attendais. Je souris devant cette possibilité, luttant pour retourner à ce
moment léger.
- Oui. Mais... (Elle n’avait pas dit oui.) Si tu ne veux pas être... seule avec moi, je préférerais encore que tu n’ailles pas toute seule à Seattle. Je tremble en
pensant aux problèmes que tu pourrais rencontrer dans une ville de cette taille.
Ses lèvres se pressèrent l’une contre l’autre ; elle était vexée.
- Phoenix fait trois fois la taille de Seattle – juste par sa population. En terme géographique…
- Mais apparemment, ton compte n’était pas encore bon à Phoenix, dis-je coupant ses justifications. Donc, je préférerais que tu restes avec moi.
Même si elle restait pour l'éternité, ce ne serait jamais assez long.
Je ne devais pas penser ainsi. Nous n’avions pas tout ce temps. Chaque seconde qui passait comptait plus que jamais ; chaque seconde la changeait alors que je restais le
même.
- Il se trouve que ça ne me dérange pas d’être seule avec toi, dit-elle.
Non – parce que ces instincts étaient complètement inversés.
- Je sais, soupirai-je. Mais tu devrais quand même le dire à Charlie.
- Mais pourquoi diable ferais-je ça ? demanda-t-elle, l’air horrifiée.
Je la fixai, les visions que je ne pouvais plus vraiment réprimer tourbillonnant dans ma tête.
- Pour m’inciter à te ramener, sifflai-je.
Elle pourrait au moins faire ça – m'offrir un témoin pour me pousser à être prudent. Pourquoi Alice m’avait-elle forcé à prendre en compte cette information ?
Bella déglutit bruyamment, puis me fixa durant un long moment. Que voyait-elle ?
- Je pense que je vais prendre le risque, dit-elle.
Hou ! Est-ce qu’elle trouvait du plaisir à mettre sa vie en danger ? Sous le besoin d'une poussée d'adrénaline ?
Je regardai Alice d’un air renfrogné, elle rencontra mon regard, l’air alertée. À côté d’elle, Rosalie fulminait, mais je m’en moquais. Qu’elle détruise ma voiture. Ce
n’était qu’un jouet.
- Parlons de quelque chose d’autre, suggéra soudainement Bella.
Je la regardai de nouveau, me demandant comment elle pouvait être si inconsciente de ce qui avait vraiment de l’importance. Pourquoi ne me voyait-elle pas pour le monstre que
j’étais ?
- De quoi veux-tu parler ?
Ses yeux balayèrent rapidement les alentours du regard, comme si elle vérifiait que personne ne nous écoutait. Elle devait prévoir de me présenter un autre sujet relatif à
la mythologie. Ses yeux se glacèrent durant une seconde et son corps se raidit, puis elle me regarda de nouveau.
- Pourquoi êtes-vous allés à Goat Rocks le week-end dernier... Pour chasser ? Charlie dit que ce n’est pas un bon endroit pour faire de la randonné, à cause des
ours.
Tellement inconsciente. Je la fixai, levant un sourcil.
- Des ours ? haleta-t-elle.
Je souris sèchement, la regardant digérer l’information. Allait-elle me prendre au sérieux à présent ? Quelque chose la ferait-elle jamais me prendre au sérieux ?
Elle se reprit.
- Tu sais, ce n’est pas la saison des ours, dit-elle sévèrement, plissant les yeux.
- Si tu lis attentivement les textes, la loi n'interdit que la chasse armée.
Elle ne parvint pas à contrôler ses expressions durant un moment. Sa mâchoire se décrocha.
- Des ours ? dit-elle de nouveau ; c’était une plus une tentative de question qu’une affirmation cette fois.
- C’est ce qu’Emmett préfère.
Je regardai ses yeux, et la vis essayer d'assimiler cette découverte.
- Hmm, murmura-t-elle.
Elle prit un bout de pizza en regardant vers le bas. Elle mâcha pensivement, puis but un peu.
- Donc, dit-elle finalement en levant les yeux. C’est quoi ton préféré ?
J’aurais dû m’attendre à quelque chose dans le genre, mais ce n’était pas le cas. Du moins, Bella était toujours intéressante.
- Le puma, répondis-je brusquement.
- Ah, dit-elle d’un ton neutre.
Son rythme cardiaque restait calme et égal, comme si nous parlions de notre restaurant préféré. Très bien, dans ce cas. Si elle voulait se comporter comme si tout cela était
naturel…
- Bien sûr, nous devons faire attention à notre impact sur l’environnement en chassant judicieusement, lui dis-je, la voix froide et détachée. Nous essayons de nous
concentrer sur des zones surpeuplées par les prédateurs – même si nous devons parfois aller très loin. Il y a toujours beaucoup de cerfs et d’élans, cela suffirait, mais où serait le plaisir
?
Elle écoutait avec un intérêt poli, comme si j’étais un professeur lui faisant la leçon. Je fus obligé de sourire.
- Où, en effet, murmura-t-elle calmement en prenant une autre bouchée de pizza.
- Le début du printemps est le moment qu’Emmett préfère pour chasser les ours, dis-je, continuant ma leçon. Ils sortent tout juste de leur hibernation, ils sont
tellement irritables.
Soixante-dix années avaient passé, et il ne se résignait toujours pas à manquer cette première rencontre.
- Rien de tel qu’un grizzly furieux, acquiesça Bella en dodelinant solennellement de la tête.
Je ne pus réfréner un gloussement en secouant ma tête devant son calme illogique. Je devais le dire.
- Dis-moi vraiment ce que tu penses, s’il te plaît.
- J’essaie de l’imaginer, mais je n’y arrive pas, dit elle, la ride apparaissant entre ses yeux. Comment chassez-vous, sans armes ?
- Oh, nous avons des armes, lui dis-je en lui faisant un large sourire.
Je m'attendais à ce qu’elle recule, mais elle était toujours immobile, à me regarder.
- Simplement ce ne sont pas celles qui sont prises en compte dans les textes de lois sur la chasse. Si tu as déjà vu une attaque d’ours à la télévision, tu devrais avoir une
assez bonne idée de ce à quoi ressemble Emmett quand il chasse.
Elle jeta un coup d’œil vers la table à laquelle les autres étaient assis, et frissonna. Enfin. Puis, je ris pour moi-même, car je savais que quelque part, son
inconscience me manquerait.
Ses grands yeux sombres et profonds me fixaient à présent.
- Toi aussi, tu ressembles à un ours ? dit-elle dans un demi-murmure.
- Non, plus à un puma, du moins c’est ce que les autres disent, lui dis-je, m'efforçant de paraître détaché de nouveau. Peut-être que nos préférences son
révélatrices.
Les coins de ses lèvres se soulevèrent.
- Peut-être, répéta-t-elle.
Puis sa tête se pencha sur le côté, et la curiosité sembla briller dans ses yeux.
- Est-ce une chose à laquelle je pourrais assister un jour ?
Je n’avais pas besoin d’images d’Alice pour m’illustrer l’horreur – mon imagination suffisait amplement.
- Certainement pas, grognai-je.
Elle tressaillit en se détournant, les yeux déconcertés et effrayés.
Je me reculai sur ma chaise, moi aussi, essayant de mettre un maximum d’espace entre nous. Elle ne comprendrait jamais, n’est ce pas ? Elle n’allait rien faire pour m’aider
à la garder en vie.
- Trop effrayant pour moi ? demanda-t-elle, la voix calme de nouveau. Son cœur, par contre, battait toujours la chamade.
- Si ce n’était que ça, je t'emmènerais dès ce soir, rétorquais-je à travers les dents. Tu as besoin d’une bonne dose de peur. Rien ne pourrait t’être plus
bénéfique.
- Alors quoi ? demanda-t-elle sans se laisser démonter.
Je la regardai furieusement, les yeux vides, attendant qu’elle prenne peur. Mais c’était moi qui avais peur. Je ne pouvais que trop bien imaginer Bella proche de moi alors que je
chassais...
Ses yeux se firent curieux, impatients, rien de plus. Elle attendait une réponse, elle ne lâcherait pas.
Mais il était l’heure d’aller en cours.
- Plus tard, dis-je sautant sur mes pieds. Nous allons être en retard.
Elle regarda autour d’elle, désorientée, comme si elle avait oubliée que nous étions en plein déjeuner. Comme si elle avait même oublié que nous étions au lycée – surprise
que nous ne soyons pas seuls dans quelque endroit privé. Je comprenais parfaitement ce sentiment. Il était dur de me souvenir du reste du monde lorsque j’étais avec elle.
se leva rapidement, vacilla un peu et jeta son sac sur ses épaules.
- Plus tard alors, dit-elle, et je pus voir sa détermination ; elle allait me retenir là-dessus.